Architecture gothique, un patrimoine commun de l’Europe

L’architecture gothique nait dans la France romane du XIIe siècle et devient rapidement le style architectural dominant en Europe jusqu’au XVIe siècle. Elle se caractérise par la combinaison ingénieuse de la croisée d’ogives, de l’arc brisé et de l’arc-boutant. L’ensemble favorise une nouvelle esthétique, des constructions plus grandes, plus hautes et toutes plus audacieuses les […]

L’architecture gothique nait dans la France romane du XIIe siècle et devient rapidement le style architectural dominant en Europe jusqu’au XVIe siècle.

Elle se caractérise par la combinaison ingénieuse de la croisée d’ogives, de l’arc brisé et de l’arc-boutant. L’ensemble favorise une nouvelle esthétique, des constructions plus grandes, plus hautes et toutes plus audacieuses les unes que les autres, comme les cathédrales plus lumineuses aspirant à une élévation divine.

Pendant quatre siècles, alors que l’Europe connait des bouleversements religieux, politiques et économiques majeurs, l’architecture gothique favorise l’émergence de grands chantiers, les innovations constructives, l’évolution des métiers et l’essor des villes. Dans ce contexte, l’intérêt pour les connaissances nouvelles, les voyages, les échanges techniques, culturels et artistiques stimule la diffusion d’un art de bâtir durable qui va traverser les siècles.

Aujourd’hui, l’architecture gothique est un patrimoine architectural européen mondialement reconnu.

Description de l’architecture gothique aujourd’hui

En Europe, l’architecture gothique marque de son empreinte de nombreuses constructions religieuses, civiles et militaires telles que :

  • les édifices religieux comme les cathédrales, abbayes, églises et chapelles ;
  • les constructions civiles et militaires tels que palais royaux, châteaux et résidences seigneuriales, sièges d’institutions et de corporations, hôpitaux, marchés couverts, ponts, fortifications ;
  • les centres villes anciens ayant un tissu urbain dense et serré avec, par exemple, des constructions à pans de bois et des maisons de marchands (boutique au rez-de-chaussée, habitation en hauteur) ornées de sculptures et ouvertes à la lumière grâce à des rangées de fenêtres à l’étage donnant sur la rue.

Haute Église, Cathédrale Saint‐Pierre de Cologne

Différentes variantes locales de l’architecture gothique se déclinent selon des valeurs et des contraintes économiques, sociales, énergétiques et climatiques propres à chaque région (gothique angevin, normand, méridional, rhénan, catalan, etc.). Comme le montrent les quelques exemples, ce patrimoine est riche d’une diversité de constructions séculaires dans toute l’Europe.

L’architecture gothique témoigne aujourd’hui par son ingéniosité et ses qualités exceptionnelles de l’existence effective de constructions durables capables de traverser les siècles. Dans chaque pays, de multiples actions visent à conserver, restaurer et valoriser le bâti gothique, les savoirs et les savoir-faire qui lui sont associés. De nombreux édifices gothiques religieux ou profanes sont protégés, inventoriés, classés ou inscrits au titre des monuments historiques. Plusieurs types d’interventions publiques permettent leur conservation tels que les labellisations, les subventions ou les régulations des travaux, les organisations internationales comme l’UNESCO participant à la protection et à la valorisation de ce patrimoine.

Présentation historique de l’architecture gothique

Au XIIe siècle, l’architecture gothique apparaît en Ile-de-France sous la dénomination Opus francigenum signifiant « œuvre francilienne » et se diffuse rapidement en Europe. Elle n’est appelée gothique qu’à partir de la renaissance italienne, Giorgio Vasari (1511-1574) faisant référence à un art barbare (Goths) qui avait écarté les canons esthétiques gréco-romains.

À partir du XIIe siècle, le gothique primitif

Le gothique primitif, encore expérimental, succède à l’art roman. La transition impulsée par les cisterciens se fait entre 1130 et 1190 et correspond à des innovations techniques qui plus tard seront perfectionnées.

Les voûtes à croisée d’ogives permettent aux constructions d’être plus hautes grâce à une ingénieuse répartition des charges sur plusieurs points.

Une architecture gothique des édifices religieux à plusieurs niveaux se concrétise avec de grandes arcades, les tribunes, le triforium et les fenêtres hautes. Les techniques font gagner en volume et en lumière.

Cette période est initiée par la reconstruction partielle de l’abbaye de Saint-Denis sous l’impulsion de l’abbé Suger (1081-1151), et la mise en chantier de la cathédrale Saint-Etienne de Sens. Les architectes français commencent à voyager en Europe et diffusent leur art, par exemple à Cantorbéry en Angleterre.

Entre 1190 et 1240, le gothique classique

Le portail sud de la cathédrale de Chartres

Le gothique classique se caractérise par une maîtrise de l’architecture et des verticalités plus prononcées. La fonction porteuse est assurée principalement par les piliers et non par les murs. Pour les cathédrales, le recours au système de contrefort et de l’arc-boutant permet d’épauler le vaisseau central. Les tribunes supprimées, les fenêtres hautes gagnent en verticalité comme à Bourges ou Chartres. Le gothique commence à se diffuser vers l’est, Strasbourg et le Saint Empire.

Entre 1240 et 1350, le gothique rayonnant

Le gothique rayonnant se distingue par des édifices qui ont atteint les proportions maximales. La plus haute flèche d’église du monde est celle de l’église principale d’Ulm en Allemagne avec 161,5 mètres construite au XIVe. Les fenêtres s’agrandissent et illuminent l’espace. Des roses majestueuses pour les cathédrales et de nombreux vitraux apparaissent. Avec des vitraux polychromes riches d’une importante iconographie, la cathédrale devient le modèle archétypique du gothique. A la Sainte-Chapelle, les vitraux remplacent les murs. Dans le sud de la France, en Espagne et en Italie, l’architecture gothique développe des formes originales.

À partir du milieu du XIVe siècle, le gothique flamboyant

Église principale d’Ulm

Avec le gothique flamboyant, les décors des édifices deviennent exubérants, la forme des ornements paraît celle des flammes. La période se caractérise par une grande virtuosité dans la taille de la pierre. La transition entre le gothique et la Renaissance se fait au XVIe siècle, avec un retour aux formes classiques de l’Antiquité.

Ces périodes se dessinent parfois différemment selon les pays. Ainsi, le gothique italien distingue le gothique cistercien, primitif, mature et tardif. Quant au gothique anglais, il se développe en 3 périodes avec le gothique primaire, curvilinéaire et perpendiculaire.

Les chantiers de l’architecture gothique

Pendant 400 ans, dans toute l’Europe, d’importants chantiers s’ouvrent et favorisent une complexification des savoirs, des savoir-faire et des systèmes constructifs (murs en pierre de taille, techniques de pans de bois, charpentes, toitures de tuile, etc.).

Les métiers de la pierre, du bois, du fer et du verre évoluent. La standardisation de la taille se développe, tout comme s’affirme l’art du trait de charpente (aujourd’hui patrimoine culturel immatériel de l’humanité). Les énergies hydraulique, éolienne et animale sont utilisées comme jamais auparavant.

Une nouvelle organisation du travail apparaît (main d’œuvre locale, maîtres artisans, rémunération). Les tâches sur le chantier se partagent entre un maître d’ouvrage (commanditaire, administrateur) qui s’occupe des fonds (avec peu de planification financière et un rôle primordial des mécènes) et un maître d’œuvre (architecte, ingénieur et souvent un des principaux sculpteurs).

Les voyages et les échanges prennent une ampleur et une importance inégalées à travers toute l’Europe, des Flandres à l’Espagne, de l’Italie à l’Angleterre ou à l’Allemagne. Tous vont de ville en ville, de chantier en chantier, emportant avec eux leur savoir-faire et leurs secrets de fabrication acquis par cette itinérance.

À la suite de ces mouvements, une pensée commune et des valeurs partagées se sont manifestées dans l’architecture gothique. Elle a favorisé l’essor d’une esthétique partagée dans de nombreuses villes européennes. De nombreux principes de conception et de construction aujourd’hui toujours actifs prennent leurs racines dans cette période médiévale.

Efforts de mise en valeur patrimoniale de l’architecture gothique

L’esthétique gothique et ses techniques vont se perpétuer dans l’architecture au-delà du XVIe.

Du XVIe au XIXe siècle

Pendant la Renaissance, le style gothique est réhabilité par des architectes comme l’italien Francesco Borromini (1599-1667) ou le tchèque Jan Blažej Santini-Aichel (1677-1723).

Ses avantages techniques et économiques sont mis en avant par les ingénieurs Amédée-François Frézier (1682-1773) et Germain Boffrand (1667-1764).

Voûtes du cœur de l’église des franciscains de Salzbourg

Le mouvement romantique remet au goût du jour l’architecture gothique avec François-René de Chateaubriand (1768-1848), Joris-Karl Huysmans (1848-1907) ou Victor Hugo (« il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade », Notre-Dame de Paris, 1831).

En France, l’inspecteur général des monuments historiques Prosper Mérimée (1803-1870) confie à l’architecte Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) la restauration d’édifices en péril comme la basilique de Vézelay en 1840, la cathédrale Notre-Dame de Paris en 1843 ou la Cité de Carcassonne, à partir de 1853. Il initie le recensement de monuments historiques parmi lesquels sont cités plusieurs édifices gothiques dans la première liste publiée en 1840 tels que le château d’Amboise, le palais Jacques Cœur, l’église Saint Nizier de Lyon, le palais des papes d’Avignon, le parlement de Normandie, la loge de mer de Perpignan, le pont Valentré de Cahors ou la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux.

Au XIXe siècle, l’architecture, vecteur de l’éclectisme et de l’historicisme, fait revivre des formes médiévales. Les styles néo-gothiques apparaissent. Par exemple, en Angleterre, en pleine époque victorienne, en réaction au machinisme et au matérialisme, le mouvement Gothic Revival marque un retour aux architectures gothiques avec Augustus Pugin (1812-1852), William Burges (1827-1881) et George Gilbert Scott (1811-1878).

Des programmes modernes de construction adoptent les formes et les techniques de l’architecture gothique dans toute l’Europe comme par exemple les hôtels de ville de Manchester (Angleterre), de Hambourg (Allemagne), de Vienne (Autriche), ou le parlement de Budapest (Hongrie).

Du XXe au XXIe siècle

Parmi les grands chantiers du XXe siècle, il y a ceux consécutifs aux destructions des deux guerres mondiales. En Europe, depuis de XVIe siècle, les guerres et les conflits successifs ont détruit de nombreux édifices gothiques. Si, certains ont disparu comme à Arras et Cambrai où les cathédrales ont été détruites lors de la révolution française, d’autres vont connaître un renouveau.

Après la première guerre mondiale, les Halles d’Ypres en Belgique sont reconstruites ainsi que la cathédrale de Reims en France. Pour celle-ci, le principe de la reconstruction fait l’objet de controverses et d’enjeux divergents. Des écrivains et des intellectuels tels que Edmond Rostand (1868-1918) ou Théodore Reinach (1860-1928), et des artistes tels que Auguste Rodin (1840-1917) plaident pour laisser les ruines. L’État et son administration des monuments historiques, et aussi l’Église, souhaitent au contraire la restauration, que vont permettre des souscriptions et l’apport des donateurs. C’est aussi à Reims, en 1962, que la réconciliation franco-allemande fut officialisée, jetant les bases de la construction européenne, une messe étant célébrée dans la cathédrale gothique en la présence du Général de Gaulle et du chancelier allemand Adenauer.

Parfois des circonstances exceptionnelles ont épargné des édifices comme par exemple la cathédrale gothique de Cologne qui, dans la ville entièrement détruite pendant la seconde guerre mondiale, reste le seul vestige d’un passé lointain que racontent encore ses vitraux du XIIIe siècle, intacts car démontés avant les raids aériens de 1943 à 1945.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les chantiers de reconstruction se sont multipliés. Celui de la cathédrale de Rouen fût l’un des plus importants du style gothique en France.

Dans de nombreuses villes européennes, l’architecture gothique génère une importante économie touristique et culturelle sous ses différentes formes : musées, expositions, visites, journées du patrimoine, itinéraires culturels, conférences, colloques, congrès, concerts, sons et lumières…

Notamment, le festival d’Avignon, l’une des plus importantes manifestations théâtrales au monde depuis 1947, est organisé au palais des Papes, le plus grand édifice de la période gothique. Egalement, le film « Notre-Dame de Paris » traduit à l’écran l’œuvre de Victor Hugo en 1956… Ou encore le projet initié dans les années 1980 du remontage de la deuxième flèche de la basilique de Saint-Denis. Le chantier ouvert au public doit commencer en 2020 et s’étaler sur plus de dix ans. Il doit dynamiser la fréquentation de la basilique qui accueille 130 000 personnes chaque année, alors que la cathédrale Notre-Dame de Paris en accueille plus de trois millions.

À l’échelle de plusieurs pays, la route européenne du gothique de brique valorise, sur environ 1500 km, l’héritage du Moyen Age hanséatique en traversant la Pologne, l’Allemagne et le Danemark.

Ces efforts de mise en valeur de l’architecture gothique consolident une identité patrimoniale très forte autant philosophique qu’architecturale qui représente probablement, de ces deux points de vue, l’un des plus grands accomplissements artistiques du Moyen Âge.

L’architecture gothique concilie l’esthétique, la technique et l’art de concevoir, construire et entretenir des édifices durablement en intégrant les valeurs et les contraintes économiques, sociales et environnementales locales. Héritage mis en valeur dans de nombreux pays, elle est un patrimoine commun exceptionnel de l’Europe confié aux nouvelles générations.

Richard Cantin

Bibliographie et webographie

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