Firminy-Vert et Le Corbusier : l’esprit européen d’architecture

L’Europe des années de l’entre-deux-guerres a vu s’épanouir une nouvelle génération d’architectes qui voulaient transformer le rapport de l’architecture à la société pour l’intégrer dans une vision plus globale de l’urbanisme et de l’habitat pour un renouveau du vivre ensemble. Une des figures les plus emblématiques de ce mouvement de renouveau est Le Corbusier (1887-1965). […]

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L’Europe des années de l’entre-deux-guerres a vu s’épanouir une nouvelle génération d’architectes qui voulaient transformer le rapport de l’architecture à la société pour l’intégrer dans une vision plus globale de l’urbanisme et de l’habitat pour un renouveau du vivre ensemble. Une des figures les plus emblématiques de ce mouvement de renouveau est Le Corbusier (1887-1965). Ses conceptions iconoclastes ont souvent suscité l’hostilité, voire la polémique. Il luttait contre la culture académique de son propre milieu. C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans une Europe en ruine qui « cherche un toit », qu’il peut enfin mettre en œuvre une partie de ses idées. Firminy-Vert (Loire, France) et son unité d’habitation sont le symbole de ce renouveau européen.

Une nouvelle conception de l’architecture au lendemain de la guerre

« Who is your Corbu ». ©FLC/Jeanne Martinel

Au cœur de ce processus de réinvention de « l’esprit d’architecture », qui rencontra de très fortes oppositions, nous trouvons Eugène Claudius-Petit, ancien résistant et jeune ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme (1948-1953). Il est amené, une fois maire de Firminy (1953-1971), une ville « noire » marquée par l’industrie minière, à mettre en œuvre ses propres conceptions et à faire advenir dans la réalité son utopie d’une ville qui « soit le meilleur de son temps ».

Les Résistants, qui prennent le pouvoir après 1945, constatent que « le peuple français, qui a été un des mieux logés du monde, en est aujourd’hui un des plus mal logés ». Alors que la Première Guerre mondiale avait touché d’abord des zones rurales à l’Est et au Nord de la France, la Seconde Guerre mondiale a surtout impacté les zones urbaines. Fin 1944, on dénombre 5 millions de Français sont sans-abri. La ville du Havre est détruite à 82%. La reconstruction a été une modernisation du rapport à la ville : un urbanisme moderne, d’inspiration néo-haussmannienne, reposant principalement sur l’utilisation du béton armé.

Il ne s’agit pas seulement de soigner des plaies et de reconstruire. Il faut aussi mettre en œuvre une nouvelle philosophie du vivre ensemble urbain, où l’architecture aura le premier rôle. On découvre ce nouvel état d’esprit dans une série d’études (« Pour une nouvelle révolution française ») rédigées par les groupes du mouvement de Résistance Organisation Civile et Militaire (OCM), dirigé par Maxime Blocq-Mascart, membre du Conseil national de la Résistance. Deux présupposés : « Le logement est le point central des problèmes de l’urbanisme » ; « L’architecture n’est pas seulement un des Beaux-Arts ».

La référence de ceux qui imaginent la France nouvelle, c’est le Congrès international des architectes modernes (CIAM), constitué en 1928 en Suisse, où Le Corbusier joua un rôle important, et ce sont les principes de la Charte d’Athènes que Le Corbusier publia en 1941 sous le titre : La Ville fonctionnelle. Le projet de la Résistance appelle à l’avènement de « conceptions nouvelles » qui ont toujours été celles de Le Corbusier et des novateurs européens. Il faut « rompre avec les notions habituelles de propriété individuelle et éternelle du sol bâti et du rendement maximum des capitaux investis pour se rapprocher des formes de financement qu’offrira une alliance des principes d’économie dirigée planiste avec ceux qui régissent les institutions de prévoyance. »

Voici les grandes lignes de la Charte d’Athènes :

  1. les quartiers d’habitation doivent occuper les meilleurs emplacements dans l’espace urbain
  2. les maisons ne doivent plus être alignées le long des rues et des voies de grand trafic (d’où le recours aux immeubles urbains qui seront des « constructions hautes »)
  3. les constructions seront espacées les unes des autres pour permettre de « larges surfaces plantées », l’offre de services adaptés (crèches, écoles, cercles…) et des promenades et stades.
  4. des « règles d’esthétique » doivent intervenir pour toutes les constructions neuves ; mais dans les zones historiques, « l’emploi des styles du passé sera proscrite ».

L’enjeu est social (permettre le « mieux-être du peuple »), mais aussi esthétique : « Notre génération se doit d’avoir son esthétique », dira Le Corbusier.

Eugène Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme

La volonté d’inscrire la « Reconstruction » dans une perspective politique prend la forme institutionnelle d’un nouveau ministère : le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU). Son premier titulaire est Raoul Dautry. Il crée le Conseil d’Architecture du MRU où l’on retrouve Le Corbusier, aux côtés d’Auguste Perret ou de Marcel Lods. Son principe d’action : marier le fonctionnel, l’humanisme et la beauté.

Eugène Claudius-Petit. © Assemblée nationale

Lui succède Eugène Claudius-Petit, de 1948 à 1953. C’est lui qui est à l’origine de l’unité d’habitation de Firminy. Professeur de dessin au lycée Ampère à Lyon, en 1934, il est déjà fasciné par Le Corbusier qui veut inventer « la ville cartésienne, harmonieuse, lyrique ». Il fréquente les expositions. C’est ainsi qu’il découvre celle consacrée au Bauhaus, à la section allemande du 20e salon de la Société des Artistes décorateurs (Paris 1930). En 1937, il se rend à l’Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne. Il est subjugué par le pavillon du Corbusier : le Pavillon des temps nouveaux. Eugène Petit lit avec enthousiasme le livre-manifeste de Le Corbusier : Quand les cathédrales étaient blanches. Voyage au pays des timides (1937).

Pendant la guerre, Eugène Petit devient Claudius : son nom de Résistant. Il est au comité directeur du mouvement Franc-Tireur, qu’il représente son mouvement au sein des Mouvements unis de Résistance, et il participe à la réunion constitutive du CNR présidée par Jean Moulin à Paris, le 27 mai 1943. Il fait donc partie de la haute société résistante. C’est pourquoi il part à Alger, en octobre 1943, capitale de la Résistance en guerre. Il doit représenter son mouvement à l’Assemblée consultative nationale provisoire. C’est là que se profile la France de demain. Dans ses interventions à l’Assemblée, il affirme déjà sa volonté de moderniser la France et de la libérer du passé : « Vous n’êtes point morts pour que la France devienne un musée où à pas feutrés on contemple les témoins de l’histoire passée. »

Le couloir des salles de classe de l’école de l’Unité d’habitation Le Corbusier à Firminy-Vert. © R. Belot

Le 1er mai 1944, René Capitan le nomme « conseiller au commissariat à l’Éducation nationale et à la Jeunesse pour les questions d’urbanisme ». Il veut promouvoir une politique qui s’inspire des principes de la Charte d’Athènes rédigée en 1933. Le Corbusier prenait position contre « la violence des intérêts privés » et les « villes inhumaines ». Il faut renforcer le rôle de l’Etat comme régulateur des intérêts privés et garant de l’intérêt général. La « machine à habiter », déclare Claudius-Petit, doit remplacer « les grands palais ». Son ambition : « transformer l’habitat en service public ».

Sa politique repose sur quatre objectifs et principes :

  • « construire des villes jeunes où l’homme sera réconcilié avec la nature »
  • ne pas fétichiser l’esthétique : « car c’est au nom de l’esthétique qu’on s’oppose à toute entreprise, qu’on tolère et maintient les taudis »
  • ne pas idéaliser la maison individuelle mais aller vers le collectif
  • utiliser les matériaux et les procédés « modernes »

Claudius-Petit a tout le loisir de mieux connaître Le Corbusier à l’occasion d’une mission d’études qu’ils effectuent aux Etats-Unis en décembre 1945.

Il entre en politique active et devient député de la Loire de 1946 à 1955 et maire de Firminy de 1953 à 1971. Dans cette ville minière, il découvre le manque de logements et leur état insalubre. C’est un choc. En avril 1958, après l’abbé Pierre, Claudius Petit lance un appel dans le journal La Croix : « La France cherche toujours un toit ». Il faut « loger plus et mieux » et il faut rompre « le désordre, l’anarchie et le laisser-faire », tout ce qui fait que « les maisons et les usines » ont jusque-là été édifiées au seul hasard des circonstances ou des intérêts ».

Naissance de Firminy-Vert

Firminy-Vert et l’unité d’habitation de Le Corbusier s’inscrivent dans cette dynamique. Eugène Claudius-Petit combat l’académisme de l’ordre des Architectes et entend rester fidèle à sa passion pour mouvement Moderne, malgré son impopularité. En effet, les unités d’habitation corbuséennes ont été très critiquées à Marseille (octobre 1952) et à Rezé (juin 1955). Même à l’Assemblée nationale, on se moque de « la maison du Fada ». Libération, Combat, La France catholique sont hostiles. On parle de « philosophie concentrationnaire de l’homme ».

L’unité d’habitation Le Corbusier de Firminy-Vert (2020). ©R. Belot

Evoquant la venue de Le Corbusier en juin 1954 à Firminy, Claudius-Petit se souvient en 1968 : « Le Corbusier était venu incognito dans la ville pour me parler, mais la population n’était pas mûre pour l’architecture Le Corbusier… » Le Corbusier est clivant. Claudius-Petit prend des risques. Mais il veut transformer radicalement « Firminy la noire », une cité minière aux logements insalubres, sans cohésion urbanistique. Pour cela, il faut rénover le centre-ville, déplacer les fonctions industrielles et créer un nouvel espace : Firminy Vert, qui recevra le prix de l’urbanisme 1961. C’est lui qui conçoit le projet urbain global.

Alors que le processus de rénovation du centre-ville est déjà lancé, Le Corbusier est chargé d’inventer :

  • une maison de la culture (1955)
  • un stade (1959)
  • une piscine
  • trois unités d’habitation (une seule verra le jour)
  • une église.

C’est en 1965 qu’est inaugurée la Maison de la culture et posée la première pierre de l’Unité d’habitation. Mort en cette année 1965, Le Corbusier ne verra pas l’achèvement de son unité d’habitation. Et c’est la raison pour laquelle l’Unesco inscrira sur la liste du Patrimoine mondial (2017) la Maison de la Culture mais pas l’Unité.

La Corbusier a imaginé deux seules villes : Chandigarh en Inde, et Firminy-Vert en France.

L’Unité d’habitation

Le concept d’unité d’habitation est d’abord à considérer comme une réinvention du phalanstère de Charles Fourrier. En faire l’ombre portée d’une tentation « totalitaire » est aussi incongru que de faire de Le Corbusier le seul instigateur de ce mouvement, qui est largement européen. L’unité d’habitation, pour le Corbusier, c’est une promesse de brassage social, c’est une « expérience de progrès », une arme contre le capitalisme froid, amoral et sans vision. C’est l’avènement d’un humanisme que l’on pourrait dire pré-écologique qui « favorise les échanges communautaires tout en préservant l’intimité familiale », crée une identité collective et un sentiment d’appartenance, et qui procure un « incroyable niveau de confort » pour l’époque (chauffage central, cuisine aménagée, isolation acoustique, lumière, perspective champêtre, évacuation des déchets…). Et c’est ainsi que c’est vécu par les premiers habitants. Leurs témoignages actuels, comme on peut le voir dans le document multimédia joint à cet article, vont dans ce sens.

Un des objectifs est de réduire les distances parcourues, de créer des cheminements différents pour l’automobile et le piéton, d’intégrer dans les quartiers d’habitation d’équipements collectifs (crèches, écoles, cercles, loisirs…).

L’unité d’habitation est la concrétisation de la pensée urbanistique de Le Corbusier. Il s’agit d’offrir au peuple la chance d’habiter dans de meilleures conditions. Les lignes nouvelles assurent à l’habitat « plus de lumière, plus de soleil ». Le soleil est capté par une fenêtre qui peut occuper tout un panneau, grâce au béton armée. Les murs, grâce à l’utilisation des nouveaux matériaux artificiels (fibres de bois agglomérés, panneaux de pulpe et de fibres de canne à sucre…) permettent d’installer des murs très légers et de faire des cloisons amovibles. Les toitures, grâce au fibro-ciment, ne sont plus obligées d’être inclinées, pouvant dès lors être aménagées en terrasse (solarium, jardin suspendu…).

L’unité d’habitation est la réalisation de ce que Le Corbusier avait imaginé en 1928 dans son livre Une maison, un palais :

« On monte sur le toit de sa maison où l’on a planté un jardin. On a retourné le plan ancestral : la réception est en haut, près du toit-jardin, non en bas. La maison est en l’air, sur pilotis, loin du sol, plus saine. La lumière est partout. La façade ne porte plus la maison, son unique fonction : un fournisseur de lumière. »

Ces nouvelles techniques sont un progrès car elles apportent un « confort sans cesse accru ».

A gauche, on apprécie cette nouvelle conception. La CGT avait édité avant-guerre une brochure qui était un hommage à Le Corbusier : « La maison rationnelle n’est donc pas un lieu obsédant de raideur et de sécheresse, mais avant tout le milieu harmonieusement adapté aux besoins biologiques élémentaires de l’homme. » Au contraire, grâce à son organisation collective, la maison « de l’avenir » doit pouvoir permettre « le maximum de liberté dans les vies individuelles en déchargeant l’individu de soucis inutiles ». Des « services collectifs » facilitent la vie des habitants. La conception intérieure de l’habitation s’éloigne du « décorum » et de « la parade » de la culture de la « bourgeoisie vaniteuse » : on supprime le salon, « pièce-musée » des cadeaux et souvenirs, « lieu rêvé des faux antiques », pour investir sur le living-room et pour créer des placards à glissière. La cuisine est très bien pensée (évacuation des ordures, circulation d’eau chaude et froide, réfrigérateur).

Un espace collectif (avec bac à sable) de l’école maternelle de l’unité d’habitation Le Corbusier (Firminy). ©R. Belot

On pense même que cette rationalisation et collectivisation du logement sont « à la base de l’émancipation féminine ». On est sûr que, bientôt, « la machine aura en partie libéré l’homme », et la femme connaître enfin les loisirs. Pour la CGT, l’architecture rationnelle prônée par Le Corbu « rejoint les préoccupations émancipatrices ». Il pense au « bonheur » des gens. Mais comme tous les « novateurs hardis », il doit faire face à « la résistance de l’opinion publique » formatée par le capitalisme, ennemi de l’architecture collective.

Dans l’unité d’habitation de Firminy-Vert, Le Corbusier avait aussi pensé à une autre de ses préoccupations : l’éducation. Au dernier étage se trouve une école maternelle et primaire, qui entendait aussi révolutionner la manière d’enseigner aux petits, puisque c’était la « pédagogie Freinet » qui y était prônées, une pédagogie fondée sur la libre expression des enfants. Aujourd’hui, cet espace est en partie utilisé par l’université Jean Monnet de Saint-Etienne.

Dessins réalisés par les élèves de l’école maternelle de l’unité d’habitation Le Corbusier (Firminy). ©R. Belot

Firminy-Vert, ce n’est pas la danseuse d’un politique. Firminy-Vert, ce n’est pas le caprice d’un grand architecte. C’est le reflet d’une époque, la mise en œuvre d’une nouvelle conception de l’urbain et du territoire. C’est enfin une politique assignée à des valeurs qu’un homme a incarnée à un moment donné. Mais cette politique a eu des difficultés à trouver l’assentiment du peuple.

Le Corbusier avait dit à Claudius : « Vous aurez le plus grand site Le Corbusier d’Europe. Ce sera une veine ou une déveine, à vous de choisir… »

Robert Belot

Bibliographie

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