Humanisme

Le terme « humanisme » apparait au XIXe siècle. Il désigne un mouvement à la fois esthétique, philosophique, religieux et civique apparu en Italie au XVe siècle, diffusé dans le reste de l’Europe au siècle suivant, qui exalte la dignité de l’homme par le biais d’un contact revivifié avec les grands textes de l’Antiquité[1]. En réalité, ce […]

Le terme « humanisme » apparait au XIXe siècle. Il désigne un mouvement à la fois esthétique, philosophique, religieux et civique apparu en Italie au XVe siècle, diffusé dans le reste de l’Europe au siècle suivant, qui exalte la dignité de l’homme par le biais d’un contact revivifié avec les grands textes de l’Antiquité[1]. En réalité, ce mouvement culturel ayant uni tous les penseurs de la Renaissance représente quelque chose de bien plus vaste. Il eut des conséquences sur l’Europe entière et ce jusqu’à nos jours.

Une définition d’aujourd’hui pour un concept d’hier

L’historiographie actuelle définit l’humanisme comme un ensemble d’attitudes intellectuelles et éthiques, protéiformes et plurielles. Les hommes de la Renaissance revendiquent une appartenance à une époque de renouveau après les difficultés du XIVe siècle. Ce sentiment est amorcé par la découverte des Amériques. L’horizon de l’homme s’élargit alors de manière considérable. Bien qu’il conserve une place prépondérante, Dieu perd sa position centrale au sein de la société. En effet, l’optimisme dont font preuve les penseurs de cette époque leur permet d’avoir foi en les capacités humaines. L’homme n’est plus perçu comme un pécheur devant constamment gagner sa place pour le paradis mais comme un être doué de capacité pouvant perfectionner le monde qui l’entoure. Les humanistes cherchent à comprendre son mode de pensée. En 1486, Pic de la Mirandole publia Discours de la dignité de l’homme, dans lequel il définit la source de la dignité humaine. Selon lui, la grandeur de l’homme proviendrait de son libre arbitre qui lui permet d’occuper un statut de médiateur au sein de la nature. Ainsi, la philosophie humaniste se donne pour fin l’épanouissement de l’homme et l’harmonie universelle.

David de Michel-Ange, par Jörg Bittner Unna.

Après la chute de Constantinople et l’arrivée de manuscrits grecs en Europe, les textes antiques connaissent un regain d’intérêt. Bien que ceux-ci étaient connus au Moyen Âge, ces écrits furent l’objet d’une relecture beaucoup plus intense. Les humanistes se lancent dans la traduction des auteurs antiques comme Virgile, Thucydide, Xénophon, Strabon, Homère ou encore Vitruve. Les textes sont édités et commentés par les penseurs de la Renaissance. L’invention de l’imprimerie au XVe siècle permet aux ouvrages de se diffuser beaucoup plus rapidement. Désormais, tous les humanistes peuvent prendre connaissances des travaux de leurs homologues. Giovanni Aurispa fut l’un des initiateurs de ce processus. Il ramena à Florence des écrits d’auteurs grec. C’est donc en partie grâce à lui que les humanistes purent redécouvrir l’œuvre de Platon. Ses textes furent traduits en latin par Marsile Ficin. Platon, jusqu’alors peu connu, eut une importance considérable dans l’Europe humaniste. Le néoplatonisme rentra rapidement en concurrence avec les partisans de la pensée aristotélicienne. Les auteurs antiques eurent une considérable portée pour les penseurs de la Renaissance. Ils constituaient l’idéal de perfection à atteindre. Cet intérêt pour la culture ne se manifesta pas uniquement dans les domaines littéraires et philosophiques. En effet, elle imprégna tous les milieux où pouvaient évoluer des humanistes. Les textes des Anciens eurent notamment des impacts sur l’art. Le David de Michel-Ange en est un parfait exemple. Si le géant représente un personnage biblique, il est fortement inspiré des représentations statuaires antiques. La découverte de la perspective par Brunelleschi eut aussi des conséquences considérables. Outre la peinture, elle permit de révolutionner la pensée architecturale. Le traité de Vitruve fut particulièrement consulté par les architectes humanistes qui reprirent les principes antiques pour leurs propres créations. L’homme vitruvien de Léonard de Vinci réalisé vers 1492, est la représentation de l’application de ces principes. Il s’agit d’un croquis d’étude sur les proportions du corps humain, présentées par Vitruve. Ces multiples révolutions s’exprimèrent dans plusieurs villes d’Europe, considérées à ce jour comme des foyers humanistes. Nous pouvons citer Florence, Paris, Londres, Vienne ou encore Ingolstadt.

L’homme de Vitruve par Léonard de Vinci, par Luc Viatour.

La réflexion que constituèrent les hommes de l’Humanisme autour des textes antiques entraina une remise en question profonde du système de pensée universitaire. En effet, durant tout le Moyen Âge, la scolastique était utilisée dans le cadre de l’analyse d’un texte. De nouvelles disciplines firent leur entrée à l’université, enseignée par des hommes attachés à la pensée humanistes. François Ier, lui-même, impulsa ce mouvement avec la création du collège des lecteurs royaux en 1530 où étaient enseignées de nouvelles matières.

En revanche, les humanistes ne remirent jamais en cause leur foi en Dieu. Si les auteurs antiques possèdent une influence importante sur les hommes de la Renaissance, le paganisme, lui, n’avait pas sa place. L’humaniste est avant tout un érudit mais pour lui, la connaissance est le moyen ultime de se rapprocher de Dieu. Dans certains Etats, l’humanisme est même introduit et soutenu par des hommes du clergé. Nous pouvons citer le cas espagnol et l’influence considérable qu’eut le cardinal Cisneros sur la pensée humaniste espagnol. Il est notamment à l’origine de la fondation de l’université d’Alcala de Henares et de la publication d’une Bible polyglotte en 1516. Les humanistes furent, néanmoins, profondément marqués par les conflits religieux du XVIe siècle. Peu d’entre eux adhérèrent aux thèses luthériennes. Dans le Saint Empire Romain Germanique, cette question fut extrêmement prégnante. En effet, nous pouvons considérer que l’humanisme y a préparé l’acceptation du luthéranisme. Ainsi, Philippe Mélanchthon bascula entièrement dans le camp protestant.

Portrait d’Erasme par Holbein.

Si les humanistes ne constituaient qu’une minorité de la population, ils étaient représentés dans l’Europe entière. Cette représentation se manifeste principalement au moyen de la République des Lettres, symbole de leur principe d’universalité. Les hommes de la Renaissance pensèrent constituer une communauté qui réunirait tous les penseurs de l’Europe autour de l’activité des Belles-Lettres. Devait y régner la liberté de s’exprimer dans la mesure où l’intelligence ne devait pas être contrainte. De ce fait, les membres étaient égaux entre eux. Grâce à cette communauté, les humanistes entretinrent d’importants échanges épistolaires. De 1489 à 1535, Erasme, surnommé « le prince des humanistes », envoya à ses 200 correspondants plus de 20 000 lettres[2]. En plus des écrits épistolaires, les humanistes s’échangeaient aussi des ouvrages ou des curiosités. Ces échanges s’accompagnaient de nombreux voyages à travers l’Europe. La République des Lettres a permis aux humanistes de mettre en pratique leur recherche d’universalité. A un moment où les Etats rassemblent leur force pour marquer leur unicité, les humanistes ont su dépasser les frontières afin de construire une communauté de penseurs humanistes.

Un mouvement protéiforme et évolutif

Portrait de Thomas More par Hans Holbein le Jeune, 1527, The Frick Collection, New York.

En revanche, il ne faut pas imaginer l’humanisme comme un mouvement uniforme en Europe. Le courant de pensée s’adapta aux différents Etats dans lesquels il a pu s’implanter. En Espagne, l’œuvre du cardinal de Cisneros permit l’implantation d’un humanisme religieux et théologique, rapidement mis à mal après la création de l’Inquisition. En Angleterre, le courant humaniste évolua principalement dans l’entourage de John Colet et de Thomas More, auteur d’Utopie en 1516. Ils préparèrent ainsi l’ère élisabéthaine. Il semble en revanche que le pouvoir ait eu moins d’intérêt que dans les autres pays européens. En effet, En France, François Ier soutint avec ferveur le mouvement humaniste. Il est, en effet, proche des milieux humanistes. Guillaume Budé est notamment l’intendant de la bibliothèque royale. Il fit venir de nombreux artistes à la cour de France comme Benvenuto Cellini ou encore Léonard de Vinci. Il charge également Guillaume Pellicier d’acheter et de faire reproduire le plus possible de manuscrits vénitiens. En Hongrie, le clergé eut une importance majeure dans l’implantation de l’humanisme.

Jan Kochanowski de Korwin par Jozef Buchbinder.

Cependant, Matthias Corvin Ier participa activement à la renaissance des lettres antiques. Il fut un mécène important et généraux, abritant à sa cour des artistes venus d’Italie et plus généralement d’Europe centrale. En 1465, il fonda une université à Bratislava, L’universitas Istropolitana qui accueillit de nombreux savants certains acquis à la pensée humaniste. Cette dernière réussit même à se projeter jusqu’en Pologne. La périphérie polonaise accéda même rapidement aux nouveautés intellectuelles. Dès 1364, suivant le modèle universitaire de Bologne, l’université de Cracovie voit le jour. Mais le vecteur principal d’innovation vint principalement des échanges académiques. Jan Kochanowski, poète et secrétaire du roi Sigismond II, eut une notoriété très importante dans le monde humaniste. Dans le Saint Empire Romain Germanique, la pluralité des Etats fédéras ne fut absolument pas un obstacle à la diffusion de la pensée humaniste. En revanche, celle-ci se constitua en partie contre les jugements de valeur lancés par les intellectuels italiens à son encontre. Les humanistes allemands se lancèrent dans une forme d’exaltation du passé national. Conrad Celtis rédigea un poème épique appelé Germania Illustrata. Il s’agit d’un éloge au personnage antique d’Arminus qui aurait résisté aux romains. On retrouve cette même manœuvre en France car, en effet, longtemps il fut considéré que l’Italie était le point de départ de l’humanisme voire même de la Renaissance. Aujourd’hui il est avéré que les Flandres connurent au même moment des innovations intellectuelles.

Il est difficile, encore aujourd’hui, d’établir des limites chronologiques et géographiques pour l’humanisme. Nous pouvons considérer que loin de s’éteindre, le courant de pensée de la Renaissance a plutôt évolué sous une forme différente. En effet, les conceptions apparues avec la Renaissance ne disparurent pas totalement au XVIIe siècle. Le mécanisme de la pensée conserva une place considérable. C’est notamment l’époque de Descartes et de l’automatisation de la démarche scientifique. Nous pouvons considérer que le processus de la raison, démarré durant la Renaissance, atteint son apogée. Cependant, on n’attribue plus à cette période le mouvement humaniste. Durant les siècles suivants, d’autres courant de pensées font leur apparition. Ceux-ci résultent d’une évolution des idées. En ce sens, l’humanisme peut constituer une forme d’héritage dans la mesure où nous ne pouvons déceler de véritable rupture. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, on cherche à donner à l’humanisme une nouvelle définition permettant à des critiques de s’élever. Pour certaines, il s’agit d’une idéologie qui, sous couvert de valeurs, chercherait en réalité à imposer sa domination. D’autres considèrent que l’humanisme ne revêt pas d’intérêt dominateur mais qu’il s’est simplement trop éloigné de ses origines ce qui lui a fait perdre tout son sens. Aujourd’hui, on voit apparaitre un nouveau courant de pensées qui appelle à recourir aux nouvelles technologies pour dépasser l’humanisme et atteindre une forme plus parfaite encore. Il s’agit du transhumanisme. Il est à noter que l’humanisme eut des résonances principalement dans les milieux intellectuels. En effet, ce courant de pensée n’eut pas de conséquences matérielles. Par conséquence, s’il s’agit d’un sujet que l’on instruit aux nouvelles générations, la patrimonialisation de l’humanisme s’est faite plutôt discrètement.

Apport historiographique et reconnaissance populaire

Nous devons la mise en valeur de l’humanisme aux multiples travaux amorcés par les historiens. Le terme « humanisme » existait à la Renaissance sous la forme « umanitas » qui désignait le professeur de lettres humaines. Cependant, l’humanisme désigna un groupe de penseurs de la Renaissance qu’à partir du XIXe siècle. Cette désignation apparut de manière concomitante avec le besoin des historiens de trouver une opposition à ce qu’il considérait comme un obscurantisme médiéval religieux. A cette époque, le rôle des langues anciennes, la religiosité platonicienne et l’appui des princes ne furent pas pris en compte. Dès lors, l’humanisme est présenté comme un mouvement construit contre le Moyen Âge. C’est en tout cas la thèse développée par Burchkardt et Michelet qui voient en l’histoire, la notion de progrès. Il faut noter qu’à cette période, on cherche activement à déchristianiser la population. Il est donc dans l’intérêt des historiens de décrédibiliser la période médiévale caractérisée par une foi ardente. Successivement, l’humanisme va être étudié sous ses différents aspects mais de manière totalement séparée. Ainsi, la Warburg Institute travaille sur l’art humaniste, les philosophes vont travailler sur les idées de la Renaissance, Hans Baron étudie l’aspect civique et considère que l’on doit à l’humanisme la naissance des idées républicaines. L’historien Peter Burke étudie lui-aussi l’humanisme mais élargit alors le champ géographique européen. Finalement, ce n’est que très récemment que l’on a cessé de considérer que l’humanisme s’était créé contre le Moyen Âge. Au contraire, on recherche même à prouver la continuité qu’il peut exister à cette époque. C’est également il y a peu que l’on commence à considérer l’humanisme dans son ensemble et non plus seulement dans ses différents aspects séparément. Nous devons ce mouvement à l’objectivisation de l’histoire et à sa quête de la vérité.

Aujourd’hui, il n’existe pas de monument représentant le mouvement humaniste dans son intégralité. Celui-ci, au contraire, est mis en lumière dans de nombreux aspects patrimoniaux tels les statues d’humanistes importants ou encore d’œuvres encore étudiées aujourd’hui. Les œuvres des humanistes sont aujourd’hui exposés dans les plus grands musées mondiaux. La Joconde de Léonard de Vinci repose ainsi au Louvre, le David de Michel-Ange est à la Galleria dell’Accademia. Le génie humaniste n’est aujourd’hui plus remis en cause et continue d’impressionner le monde entier. En novembre 2017, le tableau Salvator Mundi de Léonard de Vinci fut acheté pour 450,3 millions de dollars et sera désormais exposé aux Louvres d’Abu Dhabi. Ainsi, le génie créateur des humanistes finit par s’imposer au-delà même des frontières européennes.

Ludivine Bouchet

Bibliographie

BRIOIST Pascal, La Renaissance 1470-1570, Atlande, 2003

CHAIX Gérald (dir.), L’Europe de la Renaissance 1470-1560, Editions du temps, Coll Questions d’histoire, Nantes, 2002.

CHASTEL André, KLEIN Robert, L’humanisme, l’Europe de la Renaissance, Editions d’art Albert Skira, Genève, 1995.

MARI Pierre, Humanisme et Renaissance, Ellipses, Coll thème et études, Paris, 2000.

MENIEL, Bruno, « Comment la Renaissance percevait-elle le style de Platon ? », Cahiers de recherches médiévales et humanistes [En ligne], 25 | 2013, mis en ligne le 30 juin 2016, consulté le 01 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/crm/13138 ; DOI : 10.4000/crm.13138

TROTOT Caroline, L’humanisme et la Renaissance, Flammarion, Coll Etonnants Classiques, Paris, 2003.

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