La « civilisation européenne » selon l’historien Lucien Febvre

À Strasbourg, la rue qui conduit au Parlement européen s’appelle « Rue Lucien Febvre ». La plaque ne nous en dit pas plus. Cet historien a certainement été choisi parce qu’il a publié un livre fondamental sur le Rhin. Mais une autre raison aurait pu être invoquée : ses cours au Collège de France sur l’histoire de l’idée […]

La rue Lucien Febvre à Strasbourg qui conduit au Parlement européen. © R. Belot

À Strasbourg, la rue qui conduit au Parlement européen s’appelle « Rue Lucien Febvre ». La plaque ne nous en dit pas plus. Cet historien a certainement été choisi parce qu’il a publié un livre fondamental sur le Rhin. Mais une autre raison aurait pu être invoquée : ses cours au Collège de France sur l’histoire de l’idée européenne. Car ce qui est largement méconnu, c’est que la figure de proue des Annales a été un des premiers historiens à poser la question de l’identité européenne. Qu’est-ce que l’Europe ? Peut-on parler d’une « civilisation » européenne ? De quel patrimoine commun peuvent se réclamer les peuples européens ? Et il le fait à un moment où l’Europe subit le pire, c’est à dire le nazisme.

Le nazisme ou le dévoiement de l’idée européenne

Nous sommes en 1943, en pleine guerre. La France est occupée par les nazis. Lucien Febvre, professeur du Collège de France, propose à ses collègues de créer une chaire « Histoire de l’humanisme européen ». Nous avons découvert son essai de présentation dans les archives du Collège de France (Paris). N’ayant jamais vu la lumière du jour, cet essai mérite d’être analysé et rendu public. Il présente une véritable provocation à un moment où un hitlérisme triomphant apparaît comme le symbole intempestif de la négation des valeurs humanistes européennes. La chaire ne serait pas autorisée, ce qui est facilement compréhensible. Mais Lucien Febvre ne perd pas de vue son idée. En 1944 et 1945, il décide de consacrer ses « leçons » du Collège de France à l’idée européenne où il offre une contribution magistrale à la clarification des notions controversées de « culture », de « valeurs », d’« identité », de «patrimoine».

Lettre inédite de Lucien Febvre à l’administrateur du Collège de France, 28 février 1943. Archives du Collège de France. ©R. Belot

Pourquoi proposer une chaire au Collège de France sur « l’humanisme européen » en mars 1943 ? La question mérite d’être posée car la proposition peut sembler insolite. Pour y répondre, il n’est pas inutile dans un premier temps d’avoir un aperçu des informations auxquelles Lucien Febvre peut avoir accès.

Le temps présent a rattrapé ce spécialiste d’histoire moderne. Lucien Febvre a constaté depuis trois ans déjà que cette guerre donne le spectacle de la division de l’Europe, que le nazisme est l’expression dramatique de ce mouvement anti-européen. L’Europe se déchire. Le racisme et l’impérialisme s’imposent. L’aire d’expansion de l’empire nazi peut se dilater hors du cadre stato-national dans la mesure où la justification de l’hégémonie n’est pas le territoire, mais la race. La France, après sa cinglante défaite, est humiliée par l’occupation allemande qui pompe sa substance, déporte des populations, réprime. La France, par le gouvernement de Vichy, s’installe dans une politique de collaboration et de pseudo-« Révolution nationale » qui la conduit à renier sa culture républicaine.

Le discours nazi sur l’avènement de « l’Europe de mille ans » a pollué les esprits. Les thuriféraires de l’Europe anti-démocratique tiennent le haut du pavé. Qu’ils soient écrivains, journalistes, plumitifs d’occasion, hommes de radio, ces zélateurs sont en situation monopolistique et ils peuvent répandre le nouveau catéchisme collaborationniste sur une opinion déroutée et traumatisée. De nombreux intellectuels se transforment en thuriféraires de ce qu’on appelle alors « l’Europe nouvelle » : Robert Brasillach, Drieu la Rochelle, Lucien Rebatet, Louis-Ferdinand Céline.

L’Europe renie son héritage chrétien car le nazisme est fondamentalement anti-chrétien. Dans son Anthologie de la nouvelle Europe (1942), l’écrivain français Alfred Fabre-Luce écrit : « Un autre élément important de la formation spirituelle de la nouvelle Europe, c’est le recul du christianisme et la mise au service de la nation des énergies religieuses ainsi libérées. »  L’Europe oublie sa culture des Lumières, c’est-à-dire une synthèse entre le rationalisme et l’humanisme. Le nazisme a dévoyé l’idée européenne en développant une propagande qui n’avait d’européenne que le nom. C’était en fait une manière de dissimuler une entreprise de colonisation et d’exploitation des autres pays européens.

La Résistance et la renaissance de l’idée d’humanisme

La Résistance au nazisme n’a pas été qu’un combat militaire. Ce fut aussi un projet de société et une volonté de refonder l’Europe.

Dans le journal clandestin Les Petites Ailes de la France et de l’Empire (25 juillet 1941), un article intitulé « La France européenne » résume cet engagement à construire après la guerre une Europe fondée sur la liberté et la dignité :

« Cette nouvelle Europe (celle d’Hitler) serait, tout crûment, un ramassis d’esclaves au commandement sous la férule prussienne. Dans cette Europe, la domination allemande aboutirait à la destruction de tout ce qui nous est indispensable, parce que nous sommes des civilisés, au triple point de vue spirituel, intellectuel et physique. Notre civilisation, chrétienne d’origine et d’esprit, nous a donné la conception précise d’un idéal humain basé sur la certitude d’une égalité essentielle des hommes, sur la notion du grand devoir de solidarité et de fraternité ; enfin, et c’est sans doute le point le plus important, sur le respect de la dignité de la personne humaine. »

La Résistance a été européenne et elle a été globalement européiste. Contre l’Europe nazie, l’Europe de l’humanisme, garante de la future paix, doit naître. En témoigne l’article « Notre Europe », publié par le journal clandestin Combat, en décembre 1943 :

« L’Europe de la Résistance. Là est la place de la France. Là est sa mission. Non pas dans l’Europe théorique que découpent sur les tapis verts les diplomates des grandes puissances, mais dans cette Europe de douleur qui se lève au petit jour dans l’angoisse, dans cette Europe souterraine de maquis et de faux papiers, dans cette Europe de sang qui est frappée et rend coup pour coup. Là est notre fraternité. Là est notre avenir. »

Créer au Collège de France une Chaire d’histoire de l’humanisme européen

Le 28 février 1943, Lucien Febvre écrit à l’Administrateur du Collège de France pour lui annoncer qu’il veut proposer la création d’une Chaire d’Histoire de l’Humanisme Européen.

Rapport écrit par Lucien Febvre pour soutenir la création d’une Chaire sur l’histoire de l’Humanisme européen, 14 mars 1943. © R. Belot

C’est une proposition insolite et courageuse à l’heure où l’Europe est à feu et à sang, totalement dominée par le nazisme, à l’exception de la Grande-Bretagne. Evoquer l’humanisme, au moment où un gigantesque crime contre l’Humanité est en train d’être commis, c’est presque une provocation, un acte de résistance intellectuelle et morale. Il est clair que Febvre est désireux de déconstruire le discours européiste des partisans français de la Collaboration avec l’Allemagne nazie. Il y a chez lui comme un sentiment d’urgence à rappeler l’existence de valeurs qui sont la négation même de ce que le nazisme représente. Arrive cette Assemblée du 14 mars. Nous savons comment il présente son projet grâce à une note inédite découverte dans les archives du Collège de France. Qu’entend-il par « Humanisme européen » ?

Lucien Febvre commence par cette phrase : « L’histoire de l’humanisme européen, qu’est-ce ? Deux choses : l’histoire d’une conquête morale ; l’histoire d’une construction intellectuelle. » On sent d’emblée qu’il ne s’agit pas seulement d’un exercice académique. L’enjeu est « moral ». Pour lui, « la conquête morale », c’est d’abord un « lent progrès », en Occident, qui résulte d’un « christianisme générateur d’humanisme ». Il a évolué et a pris des formes différentes. Mais à la base, il voit un « idéal de culture », un « idéal de moralité ». Ensuite, il identifie un phénomène de « reprises » successives de la culture hellénique. Un hellénisme « tantôt latinisé, tantôt orientalisé », mais qui est porteur d’une « éthique ». C’est-à-dire une manière de « concevoir la vie et de l’organiser pour des fins idéales ».

« En somme, histoire de l’humanisme, c’est d’abord l’histoire du lent progrès de ces notions d’autonomie et de liberté de la personne humaine, de dignité et de respect de la personne humaine, qui ne constitue pas seulement un des articles fondamentaux (encore que si souvent remis en question) du credo collectif de nos sociétés, mais l’un des champs d’études les plus embroussaillés, et donc les plus captivants de l’histoire. »

Un des apports majeurs de l’Europe au monde, c’est l’exemple de l’émancipation des sociétés d’un « ordre hétéronome », c’est-à-dire un ordre où l’homme structure son destin à partir d’une instance extérieure à lui (comme la religion, l’autocratie…).

« L’esprit européen »

À ses collègues, Lucien Febvre explique ce qu’il conçoit comme étant « l’esprit européen », ou « l’esprit occidental ».

Trois jalons marquent cette construction : la Grèce, Rome et « l’Orient », auxquels il ajoute le christianisme : le pardon, la compassion, la miséricorde, l’égalité entre les hommes. Voici sa première définition de l’humanisme, présentée de manière négative : « Car l’humanisme n’est ni païen, ni chrétien. Il est, et il peut être ce que chacun prétend qu’il soit ». Entre le paganisme et le christianisme, il y a la Renaissance et l’Europe d’Erasme. Erasme qui se voulait « citoyen du monde ». Mais à l’époque, il réduisait le monde à l’Europe.

En fait, Febvre destinait cette Chaire prestigieuse à un premier spécialiste français de la Renaissance, Auguste Renaudet (1880-1958), dont la thèse, soutenue en 1916, portait le titre suivant : Préréforme et humanisme à Paris pendant la première guerre d’Italie. Il démontre que la Réforme protestante n’est pas née « par génération spontanée ». Il n’y a pas de « rupture » entre le Moyen-Âge et la Renaissance, car avant l’humanisme protestant, il y avait un humanisme réformateur. Renaudet a étudié Erasme, il l’a traduit. Erasme combat le fanatisme et le dogmatisme, au nom de la liberté de conscience : « A quoi servirait l’homme, dit-il, si Dieu agissait avec lui comme un potier avec de l’argile ? » La liberté de l’homme fonde sa responsabilité. D’où le lien qu’il établit entre le « libre-arbitre » et la tolérance.

Pour plaider sa cause, Febvre rappelle à ses collègues que le Collège de France a été créé pour servir l’humanisme. En effet, un homme comme Erasme y fut même invité. Cette institution se doit d’accueillir en son sein le grand spécialiste de l’humanisme.  Renaudet va être élu, mais après la guerre, et le nom de la chaire va changer : Histoire de la civilisation italienne.

Un cours sur l’histoire de l’Europe en 1944-45

Il n’étonnera pas que le premier cours que Lucien Febvre donne au Collège de France à la Libération est consacré à l’idée de civilisation européenne.

Lucien Febvre, L’Europe. Genèse d’une civilisation. Cours professé au Collège de France en 1944-1945, établi, présenté et annoté par Thérèse Charmasson et Brigitte Mazon, avec la collaboration de Sarah Lüdemann. Préface de Marc Ferro.

Febvre montre les divisions qui fracturent la chrétienté à l’âge moderne (schisme de 1054 qui fait naître la religion orthodoxe et Réforme en 1517). On ne peut donc assimiler Europe et Chrétienté. Qu’est-ce qui peut remplacer la « Chrétienté » ? Il faut inventer un nouveau nom commun, suffisamment neutre, pour réunir des hommes et des pays qui divorcent. Ce serait « EUROPE » : un mot pré-chrétien qui renvoie aux racines gréco-latines. Et l’on retrouve la Renaissance.

L’« EUROPE » apparaît dans les textes à partir du milieu du 16e siècle et le mot « EUROPÉENS » apparaît au 18e siècle. Febvre rappelle que Jean-Jacques Rousseau, dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772), proclame : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoiqu’on en dise : il n’y a plus que des Européens. » Mais la Révolution française va inverser le mouvement. En 1789, on crie « Vive la Nation ! » Et on invente la citoyenneté, la nationalité et les frontières.  « Et du coup, dit Febvre dans son cours, il ne fut plus question de l’Europe comme d’une patrie, comme de la patrie. Il ne fut plus question que de nation, de la nation, et de tout ce qu’elle engendre de national. » S’ouvre alors l’ère des nationalismes et des guerres. Pour Lucien Febvre, Les revendications nationales « allument l’incendie aux quatre coins de l’Europe » ; « pour faire cuire leur petit œuf à la coque », elles sont prêtes à « embraser l’univers entier. »

L’UNESCO appelle Lucien Febvre

Lucien Febvre et François Crouet, Nous sommes des sang-mêlés: Manuel d’histoire de la civilisation française.

Au lendemain de la guerre, l’UNESCO demande à Lucien Febvre d’écrire un livre destiné aux enseignants. Il écrira le manuscrit mais il ne sera pas édité. On l’a retrouvé récemment et on l’a enfin édité ! Ça s’appelle : Nous sommes des sangs-mêlés.

En langage simple, il dénonce la nocivité des « idoles sanglantes » : les idéologies nationalistes et racistes. Comment ? En démontrant le caractère non scientifique du mythe de l’origine absolue. Dans ce livre, il se demande en quoi l’Europe est une « civilisation » (un concept inventé en 1766) ? Une civilisation, conclut-il, ce n’est pas une donnée, c’est une construction.  « La civilisation, c’est un vouloir humain. » Une pensée, des valeurs, une culture, un rêve. D’où sa définition de l’Europe : « L’Europe, c’est deux choses : une organisation et une civilisation ». Son disciple, Fernand Braudel, résumera en une formule magistrale : « La culture est la langue commune de l’Europe ».

Robert Belot

Sources et bibliographie

Archives du Collège de France (Paris), dossier Lucien Febvre

FEBVRE, Lucien, L’Europe. Genèse d’une civilisation. Cours professé au Collège de France en 1944-1945, Paris, Perrin, 1999

FEBVRE, Lucien, CROUZET, François, Nous sommes des sang-mêlés. Manuel de la civilisation française, Paris, Albin Michel, 2012.

Creative Commons BY 4.0

Photos