Labels agroalimentaires européens

À la suite de la création de l’Union Européenne par le traité de Maastricht du 7 février 1992, il apparut nécessaire de protéger les intérêts commerciaux des Etats membres. Des labels, dont l’AOP, furent ainsi imaginés la même année, permettant de reconnaître l’origine géographique et le savoir-faire des terroirs d’Europe, mais aussi d’éliminer la concurrence […]

À la suite de la création de l’Union Européenne par le traité de Maastricht du 7 février 1992, il apparut nécessaire de protéger les intérêts commerciaux des Etats membres. Des labels, dont l’AOP, furent ainsi imaginés la même année, permettant de reconnaître l’origine géographique et le savoir-faire des terroirs d’Europe, mais aussi d’éliminer la concurrence déloyale, empêchant par exemple un fromager argentin de vendre ses produits en tant que camemberts normands. Mais au-delà de l’aspect économique, ces labels contribuent à l’émergence d’une forme d’identité européenne, présentant les terroirs locaux comme un ensemble culturel à l’échelle de l’Union.

La défense des producteurs européens

Les labels européens sont d’une importance capitale pour les producteurs agroalimentaires. En effet les États européens exportent de grandes quantités de ces produits de haute qualité, dont la protection est assurée par les labels. La demande dans ce secteur progresse fortement dans tous les pays industrialisés, comme le Canada et les États-Unis d’Amérique, et semble s’étendre jusque dans les pays émergents. Il y a donc nécessité d’endiguer la concurrence déloyale, d’enrayer la production d’imitations, et ainsi de sauvegarder la reconnaissance des terroirs et des techniques. C’est important aussi pour les consommateurs qui veulent savoir d’où viennent les produits qu’ils retrouvent dans leur assiette et qui exigent des garanties sur leur mode de fabrication et sur leur qualité.

Dès 1992, trois labels agroalimentaires européens virent le jour, correspondant à différentes échelles de qualité. Le premier, créée à l’initiative de la France, l’AOP ou « Appellation d’Origine Protégée ». Ce label a des critères très stricts, incluant la production et la transformation du produit dans un même espace géographique à l’aide d’un savoir-faire unique. Ainsi, il met en évidence le lien entre le produit et son terroir. L’obtention de ce label nécessite d’avoir déjà été reconnu au niveau national par un AOC ou « Appellation d’Origne Contrôlée », puis d’être enregistré par la Commission Européenne dans le registre européen des dénominations protégées. Le refus de l’AOP entraîne la suppression de l’AOC déjà obtenue, de même que son obtention empêche l’étiquetage AOC. Le produit passe d’une dimension nationale à une dimension européenne. Certains produits de pays tiers peuvent obtenir l’AOP européenne, comme par exemple le gruyère de Suisse ou les pêches pinggu da tao de Chine.

Un vin d’Alsace d’Appellation d’origine protégée © R. Belot

Le second label, moins strict que l’AOP, est l’IGP ou « Indication d’Origine Protégée ». Il indique que le produit a été élaboré dans une zone géographique précise avec un savoir faire unique et local. Cependant, les ingrédients nécessaires à la préparation ou la transformation du produit ne proviennent pas obligatoirement de la même région. On peut donner l’exemple des anchois de Collioure, préparées selon un savoir faire particulier, mais péchées dans l’ensemble de la méditerranée.

Le troisième label, le STG « Spécialité Traditionnelle Garantie », met en avant un savoir-faire et une composition unique. Ici, le lieu de fabrication et l’origine des produits n’ont pas d’importance. On peut donner l’exemple de la pizza napolitaine caractérisée par ses ingrédients et sa méthode de cuisson. Tant que la technique est respectée, la produit peut être labélisé.

En 2007, la question d’une agriculture durable et respectueuse de l’environnement entraîne la création du label « Agriculture Biologique », qui indique l’absence d’organismes génétiquement modifiés, de pesticides et d’engrais chimiques. De plus, le label impose des conditions quant au bien-être animal dans les élevages, comme une nourriture saine, elle-même propre en termes d’apports chimiques, un espace suffisant, l’accès à l’extérieur et le bon traitement de l’animal par le propriétaire. Pour certifier la continuité de ce mode de production, l’attribution du label entraîne un contrôle annuel au niveau national, dont le résultat est transmis aux autorités européennes. Ainsi, tout manquement sera suivi d’une révocation du label.

Ces labels se placent dans la continuité de politiques nationales antérieures à l’Union Européenne. En France, dès le début du XXe siècle, il existait des formes de labellisation pour quelques produits dont les vins et spiritueux notamment. La création de l’AOP par la Commission Européenne en 1992, à l’initiative de la France, montre que l’Union a pour volonté de rationaliser et d’unifier ces différentes formes de labellisation.

Un processus d’harmonisation des appellations

L’AOP européenne, puis les IGP, STG et le label « Agriculture Biologique », prennent leurs sources dans des institutions nationales diverses préexistantes. La France, qui proposa à l’Union la mise en place de l’AOP, possédait déjà une appellation du nom d’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée), dont les racines remontent au début du XXe siècle. Ce label, dépendant de l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO), qui lui-même est placé sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture, était à l’origine prévu pour les vins, avant de s’ouvrir aux autres produits spiritueux puis aux autres produits agroalimentaires français. Dès 2002, un label national ou une AOC, doivent obligatoirement être inscrits en tant qu’IGP, ou AOP. De même, en 2009, la question des vins français AOC et AOVDQS (Appellation d’Origine Vin Délimité de Qualité Supérieure) sera réglée par le passage à l’AOP européenne. Les Vins de Pays et les Vins de Table passent également en IGP ou en STG selon leur qualité. En début d’année 2012, la grande majorité des transformations est effectuée.

D’autres pays européens qui possédaient leurs propres labels s’inscrivirent dans cette logique d’harmonisation. C’est le cas des QbA allemands (Qualitätswein bestimmter Anbaugebiete : Vins de qualité régionaux), les DOC (Denominazione di Origine Controllata – dénomination d’origine contrôlée) pour les vins italiens. D’autres labels étaient plus généraux et s’apparentaient aux AOC, comme les PDO anglais (Protected Designation of Origin – désignation d’origine protégée). Ainsi, il existait une grande diversité d’appellations en Europe avant les législations européennes. L’harmonisation en sera d’autant plus complexe bien que nécessaire.

Un vin italien d’Indicazione Geographica Tipica. © R. Belot

Les anciens labels nationaux posaient un certain nombre de problèmes par leur nombre et l’hétérogénéité des critères d’attribution. Les exportations de vins français, entre 2003 et 2004 perdirent 7% de leur valeur, tandis que le marché intérieur se portait tout aussi mal. La cause de ces problèmes était une confusion de la clientèle qui, face à une grande quantité de labels, n’arrivait pas à trouver le produit qui lui correspondait. C’est ainsi que la grande majorité des vins passèrent en AOC, puis en AOP lors de l’harmonisation européenne. L’adoption des labels européens favorise sur le long terme l’ensemble du marché européen agroalimentaire, car ils sont un gage de qualité qui dépasse les cadres nationaux. Ils paraissent beaucoup plus simplifiés, sont moins nombreux et séduisent d’avantage les consommateurs, sur le marché intérieur comme extérieur.

Au-delà de l’aspect économique, les actions de l’Union Européenne sur ces labels visent à favoriser la formation d’un patrimoine dépassant les frontières des États. Mais pour que ces labels puissent être efficaces, il se doivent d’être reconnus de manière internationale.

La création d’un patrimoine commun et les difficultés d’une reconnaissance internationale

La politique des labels participe d’une volonté de faire émerger une culture européenne. Un fromage italien et un jambon français apparaîtront comme des produits européens, dont la qualité est certifiée par l’Union. Dans une Europe ouverte et interconnectée, il paraît logique de considérer la gastronomie de chaque Etat comme appartenant à un patrimoine commun, distinct des cultures extra-européennes, d’autant plus qu’à travers l’Histoire, les techniques et les ingrédients ont fait l’objet d’échanges. En effet, des bases communes se sont constituées au fil des siècles, avec notamment des recettes issues de l’antiquité gréco-romaine. De plus, l’Europe est depuis longtemps un territoire profondément céréalier et viticole. La fabrication de fromages est également très répandue et tout à fait caractéristique. Ces éléments plaident en faveur d’une reconnaissance d’une gastronomie européenne par la population. Les logotypes des différents labels européens mettent en avant cette idée de patrimoine commun.

On retrouve dans la composition de ces logotypes le drapeau européen aux douze étoiles. Pour celui de l’Agriculture Biologique, appelé « Eurofeuille », on représente une feuille sur un fond vert dont le tracé est composé des étoiles de l’Union. Le symbole de la feuille ainsi que la couleur verte étaient déjà utilisés dans les différents Etats de l’Union pour illustrer la démarche écologique et l’agriculture biologique. Il s’agit donc d’un symbole bien connu et fédérateur. Les trois autres logotypes portent les mentions Appellation d’Origine Protégée, Indication Géographique Protégée et Spécialité Traditionnelle Garantie, chacune traduites dans chaque langue officielle de l’Union. Sur l’emballage des différents produits, ces logotypes apparaissent clairement et ne peuvent donc échapper à l’œil des acheteurs. Les labels encouragent la consommation de produits qui étaient jusque là perçus comme étrangers ou trop exotiques par rapport aux goûts nationaux. Un habitant d’Europe de l’Ouest pourra découvrir des produits de l’Est, et aura d’autant plus de facilité à les reconnaître comme européens.

Cette idée de patrimoine culinaire européen sera d’autant plus forte dans les pays étrangers à l’Union Européenne. Cependant les appellations européennes peinent à être reconnues sur la scène internationale. Ce système perd son sens dans les pays libéraux comme les Etats-Unis, car le statut public des labels européens n’est pas considéré comme une protection légitime. Il est même reproché aux spécialités labélisées d’induire le consommateur en erreur. En effet, pour les libéraux, la qualité supérieure présentée par les appellations n’est pas établie, puisqu’il est possible de copier parfaitement ces produits. La provenance n’aurait donc pas d’incidence sur la qualité. Quant aux reproches de tromperie du consommateur par des imitations, les libéraux répondent qu’elle n’est une réalité uniquement si l’acheteur connaît le produit, sa région d’origine et pense qu’il respecte ces critères. Un consommateur achetant une imitation de fromage français au Etats Unis ne serait trompé que s’il pensait acheter un véritable fromage français du même nom. Une autre critique concerne le non-respect de la politique de concurrence néo-libérale, car les labels seraient un soutien public aux acteurs économiques que sont les producteurs européens.

Cette position est très clairement expressive d’une différence de culture et de vision du monde entre le monde anglo-saxon et l’Europe.

Les quatre principaux labels agroalimentaires européens, inspirés par certaines appellations nationales antérieures, apparaissent très vite après la mise en place de l’Union. Le but est principalement économique : il est question de limiter la production d’imitations et de favoriser les producteurs à l’échelle européenne sur le marché international. Les labels rassurent également les consommateurs qui peuvent dorénavant s’assurer de la provenance et de la qualité de leurs produits. Les anciens labels, trop nombreux, causaient une grande confusion chez les acheteurs. Ainsi la rationalisation de ces appellations profite au commerce européen. Au niveau culturel, les labels présentent l’ensemble des produits comme faisant partie d’un patrimoine européen.

Matias Birck, Lucas Trouiller

Bibliographie

Bertil S, Lagrange L. et Monticelli C. (Mai-Juin 2007). Les signes officiels de qualité et d’origine européens – Quelle insertion dans une économie globalisée. Enjeux internationaux et institutionnels des signes de qualité et d’origine [en ligne], 299, 07-23 (page consultée en 10/2019). https://journals.openedition.org/economierurale/184

Pilleboue, J. (1999). « Les produits agro-alimentaires de qualité : remarques sur leurs liens au territoire ». Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen [en ligne], 6, 69-83 (page consultée en 10/2019). https://www.persee.fr/doc/rgpso_1276-4930_1999_num_6_1_2720

Sitographie

Commission Européenne. Production et produits biologiques. [en ligne]. (page consultée en 10/2019). https://ec.europa.eu/info/food-farming-fisheries/farming/organic-farming/organic-production-and-products_fr

Economie.gouv – Le portail de l’Économie, des Finances, de l’Action et des Comptes. DGCCRF – Signes officiels de la qualité des produits alimentaires. [en ligne]. (page consultée en 10/2019).

https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/Publications/Vie-pratique/Fiches-pratiques/Signe-de-qualite

INAO. Les signes officiels de la qualité et de l’origine, SIQO [en ligne]. (page consultée en 10/2019). https://www.inao.gouv.fr/Les-signes-officiels-de-la-qualite-et-de-l-origine-SIQO

Creative Commons BY 4.0

Photos