Les billets en euros, décryptage géopolitique d’une iconographie

La monnaie fiduciaire est un outil économique et financier, qui comporte généralement une dimension symbolique ; son iconographie véhicule un message. Lorsque les dirigeants européens ont envisagé la nécessité d’une monnaie unique, ils ont apporté un soin tout particulier à l’iconographie de ses billets. Un concours a été organisé sur des thèmes préalablement débattus. L’objectif […]

La monnaie fiduciaire est un outil économique et financier, qui comporte généralement une dimension symbolique ; son iconographie véhicule un message. Lorsque les dirigeants européens ont envisagé la nécessité d’une monnaie unique, ils ont apporté un soin tout particulier à l’iconographie de ses billets. Un concours a été organisé sur des thèmes préalablement débattus. L’objectif est de représenter le patrimoine commun européen afin de renforcer le sentiment d’appartenance à une culture commune. L’identité graphique des billets d’euro, si mûrement réfléchie, a-t-elle réussi à être un élément fédérateur européen ?

L’origine complexe de la charte graphique

Le 5 décembre 1978, les États membres de la communauté européenne décident de mettre en place le Système Monétaire Européen (SME) pour réguler les prix dans la communauté et créer une solidarité entre pays membres. La pierre angulaire de ce système est l’European Currency Unit (ECU), une monnaie créée en juin 1973 par le Fonds Européen de Coopération Monétaire et qui existe en monnaie physique, mais limitée dans sa circulation et son utilisation. L’ECU montre vite ses limites malgré une réduction spectaculaire de l’inflation, objectif des pays membres : le peu de possibilités d’utilisation n’en fait pas une monnaie indispensable. Très vite, l’ECU est indexé sur la monnaie allemande et perd donc de son intérêt fédérateur, plusieurs pays membres se plaignant de l’échec de la politique de solidarité de ce système. De plus, des attaques spéculatives contre les monnaies européennes mettent définitivement fin au SME en 1993.

Devant ces difficultés, dès 1988, la France propose la création d’une banque centrale européenne qui contrôlerait l’ensemble des émissions et de la circulation de l’ECU. Les débats se multiplient pour passer d’une monnaie commune à une monnaie unique, mais différents acteurs retardent le projet. L’Angleterre dispose d’une monnaie internationale forte tandis que la République Fédérale Allemande cherche à retarder l’apparition de la monnaie unique pour renforcer son économie. Finalement, après de nombreux débats, est ratifié le traité de Maastricht le 7 février 1992, dont l’article 109F préconise la création d’une monnaie unique sous l’égide d’un Institut Monétaire Européen, ancien nom de la Banque Centrale Européenne.

Mais la monnaie n’est pas seulement un outil économique et financier, elle crée aussi un sentiment d’appartenance. L’Institut Monétaire Européen lance en novembre 1994 un groupe de travail pour l’impression et l’émission des billets, afin de faire des propositions pour les thèmes graphiques. Ces derniers doivent symboliser l’Europe, porter un message d’unité sans favoriser certains pays par rapport à d’autres et prendre en compte ceux qui n’intégreraient pas la zone euro immédiatement. Dix-huit thèmes préalables sont proposés puis rangés par ordre de préférence. Les propositions arrivées aux trois premières places, pré-sélectionnées, sont basées sur les thèmes suivants :

– « Âges et style de l’Europe », portant sur des personnages ordinaires tirés d’œuvres iconographiques et sur des styles architecturaux. Il aurait l’avantage de pouvoir être relativement neutre vis-à-vis des États composant la zone euro, et d’avoir une portée symbolique internationale par le biais des monuments célèbres.

– « Héritage de l’Europe » qui se traduirait par la représentation de personnages illustres et de leurs réalisations. Cette proposition aurait le mérite de ne pas trop trancher avec l’iconographie des monnaies nationales, mais serait moins neutre.

– « Abstrait et sécurité », composé de formes géométriques et non figuratives, permettant, par la grande liberté qu’il laisserait au concepteur, d’intégrer des éléments de sécurité d’un très haut niveau. Ce thème pourrait porter des éléments à connotation futuriste mettant l’accent sur l’avenir européen, et permettrait une grande neutralité.

Lors des discussions, le thème « Âges et styles de l’Europe » a la faveur de tous les membres du groupe, bien que les deux autres propositions aient également quelques partisans. Les différents collaborateurs se mettent en tout cas d’accord pour que les billets intègrent le symbole du drapeau européen, les douze étoiles. Ce sont finalement les thèmes « Âges et styles de l’Europe » et « Abstrait et sécurité » qui sont proposés aux participants du concours, qui a lieu en 1996. Et c’est le design du graphiste autrichien Robert Kalina sur le thème « Âges et styles de l’Europe » qui est déclaré gagnant.

La puissance fédératrice et symbolique de l’architecture

Les billets imaginés par Robert Kalina sont décorés de portes, de fenêtres et de ponts représentant les différents âges et styles européens. Ces éléments d’architecture ne sont pas tirés de monuments existants afin de respecter une certaine neutralité entre les pays : ils sont simplement inspirés de ces styles. Chaque billet porte une couleur caractéristique qui lui permet d’être facilement reconnaissable, en particulier par rapport aux billets de valeurs immédiatement inférieures et supérieures.

Billet de 5 Euros (avers)

Billet de 5 Euros (revers)

– Le billet de 5 €, de couleur grise, représente le style classique de la période romaine. L’arc de triomphe, l’aqueduc à plusieurs niveaux, la colonne ionique et l’arche en sont les éléments caractéristiques.

Billet de 10 Euros (revers)

Billet de 10 Euros (avers)

– Le billet de 10 €, de couleur rouge, représente le style roman des XIe et XIIe siècles. Les traits caractéristiques de ce style sont l’arc en plein cintre, la voûte en berceau et le tympan décoré.

Billet de 20 Euros (revers)

Billet de 20 Euros (avers)

– Le billet de 20 €, de couleur bleue, représente le style gothique des XIIIe et XIVe siècles. Les principaux éléments de ce style sont l’arc brisé, la voûte sur croisée d’ogive, la fenêtre à meneaux et les remplages.

Billet de 50 Euros (revers)

Billet de 50 Euros (avers)

– Le billet de 50 €, de couleur orange, représente le style Renaissance des XVe et XVIe siècles. La fenêtre à linteaux carrés, inscrite dans un arc en plein cintre et surmonté d’un fronton inspiré de l’Antiquité, ainsi que la balustrade, sont les éléments phares de ce style.

Billet de 100 Euros (revers)

Billet de 100 Euros (avers)

– Le billet de 100 €, de couleur verte, représente les styles baroque et rococo des XVIIe et XVIIIe siècles. Ces styles sont caractérisés par la courbure des lignes et la profusion des ornements.

Billet de 200 Euros (revers)

Billet de 200 Euros (avers)

– Le billet de 200 €, de couleur jaune, représente le style « métal et verre » des XIXe et XXe siècles. Ce style se caractérise par des structures métalliques complexes et compartimentées, dont les espaces peuvent être bouchés par du verre.

Billet de 500 Euros (revers)

Billet de 500 Euros (avers)

– Le billet de 500 €, de couleur violette, représentait le style moderne des XXe et XXIe siècles. Le pont suspendu qui apparaissait au verso du billet est un élément très connu de ce style.

Les éléments architecturaux présents sur les billets sont chargés d’une symbolique puissante.

Les portes et fenêtres apparaissant au recto symbolisent l’esprit d’ouverture et de coopération qui doit animer les habitants de l’Union Européenne : l’adoption d’une monnaie commune est l’occasion pour les nations de s’ouvrir les unes aux autres dans le partage. Les portes et fenêtres renvoient aussi à la recherche de nouveaux horizons et de nouvelles expériences, autrement dit à l’esprit d’innovation.

Les ponts qui se trouvent au verso représentent les liens qui unissent les Européens, symbolique qui se retrouve dans le cercle de douze étoiles tiré du drapeau de l’Europe, également représenté sur les billets. Les ponts symbolisent aussi les liens qui unissent les Européens avec le reste du monde, l’Europe n’étant en aucun cas repliée sur elle-même. Enfin, ils représentent le franchissement des obstacles, faisant passer l’idée que les Européens peuvent toujours trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent.

Les différents âges et styles architecturaux représentés sur les billets, depuis le style classique romain jusqu’au style moderne actuel, couvrent plus de deux millénaires. Un cadre temporel aussi large met l’accent sur l’ancienneté de la civilisation européenne : le projet européen ne sort pas de nulle part, il est à mettre en relation avec une culture qui existe depuis très longtemps. Cet aspect est d’ailleurs rappelé, dans la nouvelle série de billets apparue dès 2013, par la représentation de la figure mythologique grecque Europe, qui évoque le continent européen. De plus, le thème des édifices symbolise la construction du projet européen, l’avenir qui est en train de se bâtir. L’évolution des styles architecturaux  à travers les âges fait enfin penser à l’idée de progrès, pour lequel l’Union Européenne doit œuvrer.

La représentation d’édifices liés au thème « Âges et styles de l’Europe » fait donc le lien entre le riche passé du continent européen et de ses peuples, et le futur que les Européens veulent construire ensemble sans pour autant se couper du reste du monde. Cette idée de continuité et de stabilité se retrouve dans les deux barres parallèles du symbole €, qui mettent également l’accent sur l’égalité entre les pays européens.

Une tendance au tropisme occidental

Au moment où le concours de création graphique des billets de banque européens est lancé, l’Union soviétique et le Conseil d’Assistance Economique Mutuelle (CAEM) sont dissouts depuis moins d’un an, liant entre eux les anciens pays de l’Est. Ces derniers n’étant donc pas membres de l’Union Européenne à ce moment-là, l’idée de fédérer l’Europe par des symboles forts ne les concerne pas et le concours est axé sur la culture commune à l’Europe de l’Ouest. Mais l’arrivée en 1995 de nouveaux pays complique la donne. Si l’Autriche appartient à la même sphère culturelle que l’Europe de l’Ouest, et que la Suède a des liens forts avec cette dernière, ce n’est pas le cas de la Finlande, qui est plus proche du monde culturel slave. Et à partir de 2004, d’autres pays ayant appartenu au CAEM font leur entrée dans l’Union Européenne, pays qui étaient encore plus intégrés au système d’alliance de l’Union soviétique que ne l’était la Finlande.

La plupart de ces pays ont été sous domination russe ou turque durant les siècles précédents, et sont souvent non catholiques. Ils ont été pendant cinquante ans sous la domination de l’Union soviétique et des communistes orthodoxes qui ont lancé leurs propres programmes culturels, souvent en opposition avec ceux de l’Occident. Par exemple, au niveau de l’histoire, ils ont privilégié celle des populations locales en opposition au monde des arts et des grands noms de l’histoire pratiquée en Europe de l’Ouest. De plus, la majorité d’entre eux n’ayant jamais été sous domination romaine ou grecque, ils ne sont pas liés à l’Ancien Monde romain et sa culture, ce qui les a coupés des mouvements culturels issus de la Renaissance.

Or la plupart des symboles des billets européens sont liés au monde romain et catholique, ainsi qu’à la Renaissance. Même les éléments graphiques des billets de 200 €, qui représentent une architecture du XIXe siècle, proviennent des pays dominants de l’Ouest européen, issus des industrialisations successives de ce siècle, alors que pour certains des nouveaux États membres, l’industrialisation massive n’arrive qu’avec la domination soviétique du XXe siècle.

À partir de 2013, la Banque Centrale Européenne lance une nouvelle série de billets sous le nom d’« Europe » afin de représenter le continent européen dans son ensemble. Son iconographie porte le visage du personnage mythologique Europe, tiré d’un vase grec trouvable au Musée du Louvre de Paris. La BCE fait par la même occasion renouveler les symboles sur les billets.

Mais l’intégration des nouveaux pays reste limitée. Les principaux éléments graphiques sont revisités par Reinhold Gerstetter, un artiste allemand qui travaille depuis longtemps pour le gouvernement de son pays, non pas dans le but de relier ceux-ci aux nouveaux pays adhérents, mais d’augmenter la difficulté de reproduction pour les faussaires. Les styles architecturaux restent les mêmes. Pire, le billet de 500 €, qui représentait un immeuble moderne dans un style visible partout à travers le monde, disparaît. L’intégration se fait par l’ajout du mot EURO en cyrillique (EBPO) pour la Roumanie, et par la présence des initiales de la BCE dans les différentes langues pour les autres. Celles-ci sont placées dans l’ordre protocolaire sur le billet selon les langues des pays adhérents.

Si cette nouvelle série intègre enfin les nouveaux pays sur les billets, les efforts sont loin d’être parfaits. Les symboles les plus en vue restent bien ceux de l’Europe de l’Ouest, ce qui peut donner l’impression d’une domination culturelle de celle-ci sur l’Europe de l’Est. Le refus d’intégrer les variantes architecturales des nouveaux pays membres renforce le sentiment de déni que ces pays pensent subir et participe ainsi à un euroscepticisme d’États arrivés récemment dans l’Union Européenne. Le choix de la Banque Centrale Européenne de privilégier la sécurité monétaire à l’intégration des nouveaux pays est regrettable. Cette intégration aurait consolidé la solidarité entre les États européens, consolidation qui n’aurait eu que des effets bénéfiques sur l’Europe.

La création d’une monnaie unique était un moyen de resserrer les liens entre les États de l’Union Européenne et de protéger leurs économies des spéculations extérieures. Dès son élaboration, l’idée de renforcer la solidarité entre les peuples des États membres par l’iconographie des billets a été mise en avant afin de créer une culture commune, un échange entre tous les habitants de la zone euro qui aille au-delà de la simple transaction monétaire. Si à l’origine cette idée concernait tous les pays de l’Union Européenne, l’arrivée, dès 1995, de pays ayant d’autres références culturelles que celles de l’Europe de l’Ouest, et leur intégration quasi inexistante à l’iconographie monétaire, ont mis en péril l’idée de construire symboliquement l’Europe par ses billets.

Philippe Marc, Ulric Chatagnon, Robert Belot

Bibliographie

Banque Centrale Européenne, Euro banknote design exhibition, 2003.

Banque Centrale Européenne (groupe consultatif sur la sélection des thèmes), Interim report to the european monetary institute’s working group on printing and issuing a european banknote on the selection of a theme for the european banknote series, 1995.

Patat, Jean-Pierre, Histoire de l’Europe monétaire, Paris, La Découverte, 2005.

Vigier, Claude, « Les billets en euro se dessinent » in Revue d’économie financière, n°36, 1996, pp. 69-78.

https://youtu.be/NGMV1WgQdhg (Banque de France, les nouveaux billets de 100 € et 200 €, 2019)

Les visuels des billets reproduits proviennent de la Banque de France

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