Les Illuminati, un mouvement de l’Europe des Lumières

L’illumination, au sens du 18e siècle, c’est la lumière qui éclaire les esprits en éduquant à la raison. « C’est, selon le philosophe allemand Émmanuel Kant, la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle » : tutelle de l’autorité non légitime, du préjugé, du dogme religieux, de l’irrationnel. Dans l’Europe des Lumières, le mot d’ordre éducatif […]

L’illumination, au sens du 18e siècle, c’est la lumière qui éclaire les esprits en éduquant à la raison. « C’est, selon le philosophe allemand Émmanuel Kant, la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle » : tutelle de l’autorité non légitime, du préjugé, du dogme religieux, de l’irrationnel. Dans l’Europe des Lumières, le mot d’ordre éducatif et philosophique est : « Penser par soi-même selon la saine raison ». L’Ordre des Illuminati, créé en 1776, a été une des expressions de cette nouvelle culture. Or, contre toute attente, depuis quelques années, les Illuminati sont devenus le symbole de la domination mondiale occulte, une nouvelle source de l’obscurantisme. Ils alimentent les pseudo-théories conspirationnistes qui envahissent la blogosphère. On dit même que les descendants des Illuminati sont parmi nous… Peut-on démêler le mythe de la réalité historique ? Qu’est-ce que les Illuminati nous disent des racines culturelles et de l’identité de l’Europe ?

L’écrivain américain Dan Brown, auteur du best-seller mondial The Da Vinci Code, a lancé la mode du thriller conspirationniste à tendance ésotérico-historique avec Angels et Demons. Publié en 2000, ce livre évoque la menace que ferait peser sur le monde la secte des Illuminati. Sur son site officiel, on peut lire : « The greatest conspiracy of the past two thousand years is about to unravel ». En 2005, le Time Magazine le classe parmi les 100 personnes les plus influentes du monde. On peut dire qu’il a influencé le mode de perception de la réalité en fournissant un cadre d’interprétation simpliste qui réduit les actions publiques au complot. Le développement des réseaux sociaux, contemporain de la sortie de ses ouvrages, a été un facteur important de divulgation de ses thèses et « foutaises ».  Les « théoriciens » du complot recherchent « la face prétendument cachée de la réalité, faisant de l’histoire connue des hommes une imposture permanente » : il n’y a plus que manipulés et manipulateurs. Et la thèse complotiste illuminatiste sert à toutes les sauces. Quand Donald Trump a été élu, par exemple, on a pu lire sur un site : « Donald Trump is a luciferian illuminati puppet ».

The Gardian, février 2018.

The Guardian, en février 2018, pose sérieusement la question : « Does the Illuminati control the world ? Maybe it’s not such a mad idea ».

L’ordre des Illuminati n’est pas un mythe. Il a été créé en 1776 par Johann Adam Weishaupt (1748-1830), professeur de droit canonique dans la petite ville universitaire d’Ingolstadt en Allemagne. Il se situait philosophiquement dans le sillage de la franc-maçonnerie mais proposait une approche plus radicale, suite au rejet viscéral de son éducation chez les Jésuites. Dominée par les Jésuites, la Bavière était le cœur de la Contre-Réforme. Weishaupt entend combattre les idées cléricales anti-Lumières. Il veut investir les lieux d’éducation (étudiants), toucher les francs-maçons (dans l’appareil d’Etat), s’introduire dans l’élite. Tous les Illuminati n’étaient pas Maçons : 41% le sont. La franc-maçonnerie a parfois craint une sorte d’entrisme dans ses loges. Mais la quête est la même. Tendre vers une société laïque où la religion serait libérée de sa fonction normative, coercitive et intrusive. Il s’agissait de libérer les peuples de l’oppression et des superstitions, de leur permettre d’accéder à l’éducation et à la culture, bref à l’émancipation. C’était d’abord une manifestation d’humanisme et de philanthropisme.

Si le mouvement a connu une phase complotive contre l’ordre politique dominant, ce fut dans une période restreinte, et seuls quelques membres furent impliqués. En fait, il inquiétait l’ordre établi, politique et religieux. Sa réputation diabolique fut surtout l’œuvre de ses détracteurs, et d’abord des milieux catholiques institutionnels. Il faut donc resituer le phénomène dans ses conditions historiques de survenance, et faire la part des fantasmes et de l’hystérie conspirationniste. En fait, ce mouvement est une des manifestations de l’esprit des Lumières (Aufklärung) qui souffle sur l’Europe, principalement en France et en Allemagne.

Le grand écrivain Johann Wolfgang von Goethe, Maçon, a flirté avec les Illuminati, de même que le poète Friedrich von Schiller, l’écrivain franc-maçon Gotthold Lessing et le poète-traducteur-éditeur Wieland. Nathan le Sage, le maître ouvrage de Lessing, ou Agathon et Le Miroir d’Or, de Christoph Martin Wieland, étaient des références incontournables pour l’instruction des nouveaux membres de l’Ordre.

Wieland, le « Voltaire de l’Allemagne », a ceci de particulier qu’il entra en Maçonnerie à 76 ans, en 1809, parrainé par son ami Goethe. Autre particularité, il a participé, avec Ludwig Giesecke et Schikaneder, à la conception du livret de La Flûte enchantée, une œuvre du Maçon Mozart. Ce n’est pas un hasard si la version française de l’œuvre s’intitulera : Les Mystères d’Isis. Dans le Mercure Allemand de janvier 1795, Wieland fit l’éloge du successeur de Weishaupt : le journaliste, éditeur et homme de théâtre Joachim Christoph Bode. Proche également de Goethe et de Schiller, c’est lui qui édita les œuvres de Lessing. Tout se tient : ce monde est très petit. Bode, qui était Maçon, représentant de la branche la plus répandue en Allemagne (la Stricte Observance) fit un voyage en France en 1787 pour tenter de recruter en Alsace et à Paris, au moment où l’Ordre était persécuté par les autorités politiques allemandes. C’est d’ailleurs ce voyage qui va faire naître le fantasme du complot Illuminati à l’origine de la Révolution française.

Une des têtes de pont des Illuminati en France était le poète et fabuliste Théophile Conrad Pfeffel (1736-1809), né à Colmar en Alsace dans un milieu protestant. Sa mère l’avait confié, tout jeune, à un précepteur alsacien, Frédéric Maximilien Mauritti, ami de Goethe, qui fréquenta les Illuminati. Pfeffel a connu le Strasbourgeois Friedrich Dominikus Ring, le gendre de Wieland, précepteur du fils du margrave de Bade. Il a dîné avec Goethe à Strasbourg. Son imprimeur préféré était Cotta, l’éditeur de l’auteur de Faust. Il a rencontré à Colmar Elisabeth Schönemann, l’amour de jeunesse de Goethe. Johann Georg Schlosser, que Pfeffel appelait « le meilleur ami », qui épousa Cornelia, la sœur de Goethe, était un membre éminent des Illuminati d’outre Rhin. Tous deux sont proches d’Isaak Iselin, l’introducteur de l’Ordre des Illuminés en Suisse. Schiller, dont un poème constitue les paroles de l’hymne européen, admire l’écrivain colmarien. Les amis de Pfeffel gravitent dans la mouvance des Illuminati : Johann Kaspar Lavater (qui avait rencontré Weishaupt), Friedrich Heinrich Jacobi, Lessing, Adolphe Knigge, un des fondateurs de l’Ordre des Illuminati. Un même univers culturel, un réseau amical, un rayonnement européen.

Le portrait du poète et fabuliste aveugle Conrad Pfeffel

C’est un professeur au lycée de Colmar, Marie Joseph Bopp, qui, le premier, révèle l’appartenance de Pfeffel à ce mouvement. Il affirme catégoriquement dans la Revue d’Alsace en 1955 : « Or, il est maintenant prouvé que cet aimable poète, lui aussi, était membre de l’ordre des Illuminés. »

Pfeffel n’était pas qu’un homme de lettres, d’ailleurs plus connu en Allemagne qu’en France. On le salue souvent comme « le La Fontaine de l’Allemagne », alors qu’il était français. Il avait le souci de « l’éducation de la jeunesse ». Les hommes des Lumières ont le souci des nouvelles méthodes pédagogiques. Pfeffel s’est inspiré du « Rousseau d’Allemagne », Basedow, notoire « illuminé », fondateur du Philanthropium de Dessau. Son programme : éduquer le cœur et la raison, fuir les violences corporelles, enseigner la « religion naturelle ». C’est pourquoi il a fondé une Académie militaire qui devient « un centre de fortes études où vinrent se former des élèves de tous les points de l’Europe ». En effet, avant la Révolution, les fils des nobles protestants n’étaient pas admis à l’école militaire de Paris. Avec l’accord du gouvernement français, l’institut ouvre ses portes en 1773.

Le portrait d’un des élèves de cette Académie européenne de Colmar dirigée par Conrad Pfeffel

Voici comment le maire de Colmar, lors de l’inauguration du monument dédié au poète (1859), présente ce qui pourrait ressembler à une préfiguration du programme d’Erasmus : « École cosmopolite, s’il en fut, elle recruta ses élèves en France, en Russie, en Angleterre, en Suisse, en Italie, en Allemagne et même en Amérique. Et de cette pépinière cultivée par un poète, soldat de l’humanité, où des princes vinrent faire leur éducation, il sortit des sujets d’élite, qui honorèrent la science, l’industrie, les armes et l’administration publique. »

Les Illuminati ne sont pas anti-religieux. Ils critiquent l’« esprit de système » du catholicisme et entendent n’adopter que ce que leur conscience reconnaît pour vrai et bon. « Bien avant que Kant ait inscrit le christianisme dans les limites de la raison, mon christianisme à moi était inscrit dans les limites de ma raison », écrira Pfeffel.

On colporte souvent l’idée que ces Illuminés rêvaient d’une domination mondiale et fomentaient dans l’ombre des complots. Certes, ils croyaient en leur idéologie libératrice et révolutionnaire, mais ils n’avaient pas un projet politique précis. C’est plutôt une hégémonie culturelle qu’ils recherchaient, en quête de la « République universelle », topos du moment, selon l’expression inventée par Fénelon. On prend pour modèles l’Amérique et la Suisse pour rêver d’un jour où l’Europe sera libérée des princes et des frontières. D’où une certaine indifférence patriotique. Lessing affirme n’avoir « pas la moindre idée de ce qu’est l’amour de la patrie… » ; Schiller considère que le patriotisme est le fait des peuples qui ne sont pas encore arrivés à maturité ; Goethe, dans sa jeunesse, parle d’un « sentiment que nous ne pouvons ni ne devrions éprouver » ; Wieland regarde la notion de patrie des Grecs et des Romains comme une « passion » incompatible avec la « raison », qui doit se confondre avec l’esprit cosmopolite.

Un livre d’amitié (Fremdenbuch) que devait signer les membres de ce réseau

Les Illuminati ont subi une hostilité montante. Sous prétexte de déjouer un « complot », le duc de Bavière interdit l’Ordre le 2 mars 1785. Les membres du mouvement subissent pressions voire persécutions. Weishaupt doit fuir. Le mouvement Illuminati ne survit pas à la mort de Bode, le successeur de Weishaupt, en 1793. Mais les idées des Illuminés « continuèrent à féconder la pensée libérale et socialiste au XIXe siècle » (Bopp).

La naissance de l’Ordre de Bavière et la création de l’Académie de Colmar ont lieu quasiment au même moment (trois ans d’écart). Ce n’est pas pure coïncidence.

On ne sait s’il y a eu une sorte de stratégie commune, mais il est sûr que ces deux initiatives jaillissent du même bouillonnement réformateur qui travaille l’Europe culturelle, dans le sillage du mouvement encyclopédiste. Nous sommes en présence d’un vrai réseau social européen. Un trait commun, notamment : la lutte contre la toute-puissance du parti clérical et la volonté de faire triompher la connaissance et la vertu contre les inégalités liées à la fortune ou à la naissance, contre un obscurantisme entretenu par le pouvoir. Voilà qui était révolutionnaire et a pu faire peur. Weishaupt avait en ligne de mire le catholicisme arriéré et violent qui régnait en Bavière et qui, selon lui, maintenait la population en état de pauvreté, de superstition et de soumission. Son ambition ? L’établissement d’une République mondiale dont les principes reposeraient sur la fraternité et l’égalité. L’aristocratie est touchée par le phénomène. A l’instar du père du Louis-Philippe Ier (roi de 1830 à 1848), « Philippe Égalité », imprégné des valeurs des Lumières, qui fut élu Grand Maître de l’Ordre de la franc-maçonnerie en France en 1773, et qui aurait été membre des Illuminati, au même moment que Condorcet ou La Fayette.

Deux pages du livre d’Arnold Scheffer où il est question des Illuminati : De la Bavière, Paris, Chez Lecointe, Libraire,1828

Mais comme l’écrit dans Arnold Scheffer dans son livre De la Bavière (1828), « les ambitieux et les aventuriers ne tardèrent pas s’y insinuer, et si les intentions des premiers fondateurs étaient pures, leur institution était trop peu raisonnable pour avoir une longue durée. »

Quel était le symbole des Illuminati ? Aujourd’hui, les réseaux sociaux associent les Illuminati à l’œil d’Horus, « l’œil qui voit tout », enserré dans un triangle. Lara Croft, dans Tomb Raider, le porte à sa ceinture. C’est ce qui fait dire à un site : « The Illuminati is real, and it’s everywhere. » Ce symbole a bien existé. Il prolifère au 18e siècle. Il renvoie à la mythologie égyptienne : il s’agit de l’œil d’Horus, le fils d’Isis et Osiris. Cette légende a effet inspiré la culture franc-maçonne.

Une lettre d’invitation à une réception de maître, datée de 1786, entourée de symboles maçonniques, dont un triangle avec l’œil d’Horus

On le trouve sur certaines tombes qui, en général, sont dénuées de croix chrétiennes.

Les conspirationnistes se réfère au billet de 1 dollar où l’on peut voir une pyramide qui comporte dans sa patrie inférieure l’œil d’Horus, dit aussi « œil d’Oudjat ». Ce sont les emblèmes que l’on trouve dans le « Grand Sceau » (Great Seal) américain, que le président Roosevelt (lui-même franc-maçon) a fait inscrire sur le billet vert en 1934.

Une tombe d’un cimetière de l’Est de la France qui porte l’œil de la Providence et le triangle

Le « Grand Sceau » américain comporte une pyramide tronquée, composée de 13 étages, sur laquelle est posé un cercle qui abrite un triangle où l’on distingue en son centre l’œil d’Horus (ou « l’œil qui voit tout », ou encore, version américaine, « l’œil de la Providence »). Du triangle partent de nombreux rayons lumineux, symbolisant le soleil ou la lumière. On retrouve souvent cette figure dans l’iconographie maçonnique. Mais aussi dans l’iconographie catholique ! Il suffit de visiter, par exemple, la basilique Sainte-Marie Majeure à Pontevedra en Galice ou l’église San Miguel à Saint-Jacques de Compostelle pour s’en rendre compte. Ce symbole a fini par être l’objet d’appropriations multiples pour recouvrir une dimension multiculturelle. Les jeunes qui aiment se faire tatouer ce signe ignorent la complexité de l’histoire dont il procède. Cependant, ce symbole est devenu un patrimoine vivant et populaire.

Le billet de 1 dollar

On peut donc affirmer que ce n’est en rien un signe spécifiquement « illuminati ». On sait que les pendantifs portés autour du cou des initiés « Minerval » représentant la Chouette de Minerve / de la Sagesse. Minerve n’est en rien une métaphore de la domination ou du complot : c’est la déesse romaine de la poésie, de la médecine, de la sagesse. Une des devises de ce mouvement n’avait rien de révolutionnaire : « La connaissance de l’homme et de soi-même est le moyen de porter l’homme à la suprême perfection… »

Conclusion

L’église San Miguel à Saint-Jacques de Compostelle

Nous sommes loin des mythes de domination mondiale qui circulent aujourd’hui dans les réseaux dits « sociaux ». On a oublié ce que l’auteur de la seule thèse sérieuse sur le sujet avait écrit au tout début du 20e siècle : « J’ai cru, j’ai dit, j’ai tâché de démontrer que l’Ordre des Illuminés avait rendu le dernier soupir en 1790, et que, disparu de l’histoire, il n’avait plus depuis cette date vécu que dans la légende. » (R. Leforestier). Pourquoi cette postérité incroyable du légendaire pro ou anti-Illuminati et de la croyance en la survivance de l’Ordre ? Comme le dit Le Forestier, auteur de la seule étude sérieuse sur le phénomène (Les Illuminés de Bavière et la franc-maçonnerie allemande) : « L’ombre de l’Ordre défunt devint une sorte de spectre auquel les cerveaux faibles prêtèrent une réalité terrifiante. »

Robert Belot

Bibliographie

Le Forestier, René, Les Illuminés de Bavière et la franc-maçonnerie allemande, Milano, ARCHÉ, (1915) 2001.

Bopp, Jean-Marie, « L’activité maçonnique en Alsace pendant la Révolution française », Revue d’Alsace, t. 94, 1955, p. 130.

Bopp, Jean-Marie, « La petite académie colmarienne, la Société de Lecture de Pfeffel (1760-1820), in Annuaire de la Société historique et littéraire de Colmar, 1967, pp. 79-84.

Beaurepaire, Pierre-Yves, L’espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes, PUR, 2003.

Beaurepaire, Pierre-Yves (dir.), Dictionnaire de la franc-maçonnerie, Paris, Armand Colin, 2014.

Hivert-Messeca, Yves et Mola. Aldo, L’Europe sous l’acacia : Histoire des Franc-maçonneries européennes du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Dervy, 2016.

Lehr. Paul, Fables et poésies choisies de Pfeffel, traduits en vers français, Strasbourg, Silbermann, 1840.

Keller. Jules, Le théosophe alsacien Frédéric-Rodolphe Saltzmann et les milieux spirituels de son temps : contribution à l’étude de l’illuminisme et du mysticisme à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, 2 vol., Peter Lang, 1985.

Brauener, Gabriel, Pfeffel l’Européen, Esprit français et culture allemande en Alsace au siècle des Lumières, Strasbourg, La Nuée Bleue, 1994.

Robison, John, Proofs of a Conspiracy against all the Religions and Governments of Europe, carried on in the secret meetings of Freemasons, Illuminati and Reading Societies, Wermod and Wermod Publishing Group, 2014 (première édition : 1897).

Creative Commons BY 4.0

Photos