Opéra

L’Europe a ses propres traditions artistiques et culturelles, très différentes de celles des autres parties du monde. La peinture à l’huile, la musique dite classique et le ballet y ont vu le jour. L’opéra également, né en Italie au XVIIe siècle, est une des formes de l’art lyrique du théâtre musical occidental et un fait […]

L’Europe a ses propres traditions artistiques et culturelles, très différentes de celles des autres parties du monde. La peinture à l’huile, la musique dite classique et le ballet y ont vu le jour. L’opéra également, né en Italie au XVIIe siècle, est une des formes de l’art lyrique du théâtre musical occidental et un fait de civilisation majeur dans nos sociétés européennes.

L’opéra est une composition musicale et théâtrale, accompagnée par un orchestre, des chanteurs, et souvent par des danseurs. Basée sur un livret, elle met en scène des personnages et leur histoire. Son genre musical est décliné selon les pays et les époques et recouvre des appellations et des œuvres de formes différentes.

L’opéra : sa diffusion, entre dynamiques nationales et européennes

Frontispice du livret de Daphne, Hambourg, 1708.

L’opéra dont nous connaissons tous quelques œuvres est né en Italie au XVIIe siècle, mais s’est développé de manière concentrique en Europe. Parmi ses ancêtres figurent plusieurs types de spectacles de la Renaissance avec de la musique, de la danse et des figurants. En 1598, Jacopo Peri a écrit Daphné, le premier opéra. Cependant, le premier grand compositeur d’Opéras fut Claudio Monteverdi[i]. C’est lui qui porta l’Opéra à un état de perfection qui suscita l’émulation des autres musiciens et la faveur du public.

L’opéra se répandit ensuite rapidement dans toute l’Italie, mais assez vite, les intentions initiales des créateurs de l’opéra furent modifiées, le chant prenant progressivement la primauté sur la déclamation. La diffusion du nouveau type de spectacle touche d’abord Rome et plus encore Venise devenue le principal centre de l’opéra en Italie au milieu et à la fin du XVIIIe siècle. La dernière école est Naples, elle finira par imposer son style à toute la Péninsule italienne et à presque toute l’Europe. Elle brilla particulièrement au XVIIIe siècle. Le genre fut adopté par les musiciens allemands ayant séjourné en Italie, rivalisant avec les italiens eux-mêmes, puis importé dans les autres pays d’Europe, à l’exception notable de la France. Au XIXe siècle, l’opéra italien continua de laisser une place de choix à la voix humaine, l’utilisant comme principal moyen d’expression.

L’Espagne constitue historiquement, après l’Italie, le premier pays où l’art lyrique a éclos. La gloria de Niquea au Palais d’Aranjuez en 1622 suit de peu Rome, mais précède Venise dans l’expérimentation du genre lyrique.

Heinrich Schütz écrit, en 1627, le premier opéra sur des paroles allemandes, Dafne, dont la musique est perdue. Ensuite, c’est en Angleterre que le compositeur d’origine allemande Georg Friedrich Haendel fut le plus apprécié et écrivit quarante opéras dans le style italien pendant les années 1720-1730. Mozart a écrit lui aussi des Opéras, le premier étant Opera Seria, qu’il composa à l’âge de 14 ans pour une commande milanaise. Dans les années 1780, l’empereur d’Autriche voulut créer un genre théâtral national, dans lequel les opéras seraient chantés en allemand. C’est dans ce contexte que fut composé le Singspiel Die Entführung aus dem Serail. Néanmoins, l’empereur ne donna pas suite à sa lubie, et l’opéra allemand dut attendre Wagner pour se faire un nom. Ce dernier donna naissance à ce qu’il a appelé le « drame en musique », dans lequel le texte, la partition et la mise en scène étaient inséparables.

Pour ce qui est de l’Opéra polonais, il naît en 1628 avec la représentation de Galatea de Sante Orlandi et de La liberazione di Ruggiero dall’isola d’Alcina de Francesca Caccini à Varsovie donnée à l’initiative du prince Ladislas IV Vasa.

L’opéra italien arrive en France en 1645 : le cardinal Mazarin avait fait venir de Venise une troupe qui interpréta La finta pazza à la cour de Louis XIV, le succès fut immédiat. Il faut cependant attendre 1671 pour voir la réalisation du premier opéra réellement « français », Pomone, de Robert Cambert et Pierre Perrin. Au XVIIe siècle, le style napolitain s’établit dans pratiquement toute l’Europe, sauf en France où le compositeur Lully, musicien de Louis XV, fonda une école française d’Opéra : la tragédie lyrique. Ses compositions reflétaient le faste de la cour de Versailles. Le ballet avait une place beaucoup plus importante dans les opéras français que dans les opéras italiens. Dès 1764 commença une période pendant laquelle sont venus s’installer à Paris de prestigieux compositeurs étrangers comme Piccinni et Jean-Chrétien Bach.

Au cours du XIXe siècle, le romantisme se développa en France, en Allemagne et en Italie, et gagna l’opéra. Paris était alors le berceau du « grand opéra », une combinaison de spectacle à grands effets, d’actions, de ballets et de musique. La plupart des opéras de ce style furent écrits par des compositeurs étrangers installés en France.

Tous ces exemples nous permettent ainsi d’identifier la naissance et la pratique de l’opéra qui se diffuse dans toute l’Europe et qui prend des formes diverses, plus ou moins influencées les unes par les autres. L’opéra d’aujourd’hui est donc le fruit des échanges et des flux de personnes au sein de l’Europe.

La mutation récente du rapport à l’opéra

Depuis toujours, l’opéra est un art vocal, et la prima donna, le pivot d’une production réussie. Toutefois, depuis le XXe siècle, l’accent est également placé sur la production dans son ensemble, le chef d’orchestre, le metteur en scène et le décorateur jouant des rôles aussi importants que ceux des chanteurs. Aujourd’hui, les œuvres d’opéra sont jouées dans des salles d’opéra spécifiquement affectées ou tout simplement sur des scènes de théâtre ou dans les salles de concerts. Mais également, plusieurs opéras ont été écrits spécifiquement pour la diffusion, comme Amahl de Gian Carlo Menotti et Owen Wingrave de Benjamin Britten (1971), composés tous deux pour la télévision.

Réalisé par Max Ophuls, le premier film d’opéra, La Fiancée vendue, sort en 1932. La version cinématographique de La Flûte enchantée de Mozart par Ingmar Bergman (1974), elle, a atteint un public large, au même titre que la Carmen de Francesco Rosi en 1984.

Depuis le dernier quart du XXe siècle, l’opéra, malgré ses efforts artistiques et technologiques, est confronté à une crise financière. Dans la plupart des pays, les compagnies sont largement subventionnées par l’État. Néanmoins, de nouveaux opéras sont sans cesse construits : pour ce qui est de la France, l’Opéra Bastille à Paris (1989) ou l’Opéra de Lyon, répondent à un souci de perfection acoustique autant qu’à une stratégie politico-culturelle déterminée.

Le perfectionnement des techniques d’enregistrement ont permis une bonne écoute des œuvres à domicile. Le coût des grandes productions, lui, exigea un certain amortissement de la conception. Ces deux facteurs ont en effet contribué à la diffusion médiatique de l’Opéra classique au XXe siècle auprès des élites cultivées et à faire de lui le genre le plus prisé de la bourgeoisie intellectuelle.

Dès les années 1990, plusieurs Maisons d’Opéra ont entrepris une politique de popularisation, visant essentiellement un public jeune, en diminuant de manière sensible le prix des places. Au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, par exemple, les formules d’abonnement pour les moins de 28 ans commencent à 30 euros. A l’Opéra de Paris, les formules commencent à 20 euros. Par ailleurs, le service pédagogique mène un travail d’information et de sensibilisation à destination des écoles afin de fidéliser le public de demain. Ce type de stratégie se généralise de plus en plus, sortant progressivement l’opéra du cadre élitiste dans lequel il s’était enfermé depuis la fin du XIXe siècle.

De même que pour le service pédagogique, l’institution culturelle a récemment pris des initiatives brouillant ainsi la distinction entre une culture savante et une culture populaire. D’abord, un des axes de sa politique a été la diffusion d’une offre culturelle plus large sur l’ensemble du territoire. Il s’agit de proposer au public une programmation plus riche et plus diversifiée. Cette plus large gamme a principalement profité aux usagers habituels, élargissant par la même occasion leurs connaissances et leurs préférences, produisant progressivement un éclectisme dans leurs pratiques.

Carmen, Opéra de Rue

D’autre part, l’évolution de la politique culturelle dans une direction plus événementielle et festive permet de toucher un public plus large et souvent moins connaisseur, développant ainsi les goûts et les pratiques des classes populaires. Enfin, cette évolution permet un métissage des genres et des publics ainsi que la reconnaissance institutionnelle progressive de nouveaux genres artistiques. Par exemple, de nouvelles troupes mettent en scène des pièces d’opéra dans les rues, désacralisant par ailleurs le genre. Le développement des évènements dans l’espace public entraine l’essor des « arts de la rue », dont le but évident est de proposer des spectacles là où sont les spectateurs potentiels : dans la rue. L’objectif de ces nouvelles démarches artistiques est également de dépasser les publics traditionnels et de contribuer au « décloisonnement des pratiques[ii] ». Elles sont progressivement soutenues et reconnues par l’Institution Culturelle de diverses manières : support à la formation, création de lieux de spectacles spécifiques, mise en lumière par des opérations spéciales, organisation de festivals d’envergure. Tout ceci participe à la légitimation de ces pratiques artistiques novatrices.

À l’occasion de la conférence du réseau Opera Europa qui s’est tenue à Vienne (Autriche) du 3 au 6 avril 2013, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, s’est adressé aux directeurs d’opéra européens : « Non seulement l’opéra a servi de ciment à l’identité européenne au cours des siècles, mais aujourd’hui l’Europe a besoin des artistes et des intellectuels pour l’aider à écrire une nouvelle page de son histoire ».

Le festival d’opéra, une invention européenne

Photo du programme de l’été 2016 du festival d’opéra international de Vérone.

À nos jours, des centaines de festivals laissent place aux formes d’art les plus récentes, marginales et tranchantes : de théâtre, d’opéra, de musique classique, mais aussi de cinéma, de jazz, de rock ou de musique traditionnelle. Dans ce contexte, les grands festivals d’opéras sont des lieux d’une grande richesse historique, ils sont le reflet de l’évolution des courants esthétiques musicaux et théâtraux. Avec nombre de productions controversées et mythiques, ils ont pris part à l’écriture de l’histoire des arts vivants et demeurent des lieux dont l’importance attire un public fidèle et toujours prêt à s’immerger, l’espace de quelques jours, dans une ambiance empreinte d’art et de culture, dans des villes à la marque culturelle forte comme dans des lieux qui ne se distinguent pas particulièrement par leur héritage historique.

Le festival d’opéra est une invention européenne qui puise ses racines dans la France du XIXe siècle. C’est dès les années 1830 que des rassemblements annuels de sociétés chorales et d’orphéons se déroulent dans le nord de la France et adoptent le nouveau terme qu’est « festival ». Rapidement, ce dernier se répand. Dans les pays germaniques, nous pouvons assister à la création des « Festspiele[iii] ». Ces « jeux festifs » sont conçus comme de grands rassemblements populaires autour de concerts ou de représentations d’œuvres mêlant le jeu théâtral, la musique et la danse. Richard Wagner sera l’un de leurs plus fameux défenseurs et illustrateurs.

Tout commence à Bayreuth. En effet, c’est Wagner qui a fondé ses propres « Festspiele » grâce à l’aide financière du roi Louis II de Bavière. Ces « Festspiele » sont un « festival » dans la petite ville franconienne de Bayreuth. Le Festival de Bayreuth, inauguré en 1876 est dédié exclusivement à l’œuvre de Wagner et prend place en été. Il est rapidement devenu une institution légendaire qui attire encore aujourd’hui les wagnériens du monde entier. Si d’autres festivals sont plus anciens, Bayreuth demeure un modèle de longévité et d’endurance.

Il faudra ensuite attendre le XXe siècle pour que les grands festivals d’opéra européens voient le jour, mettant fin à l’aspect exclusif et cultuel de Bayreuth. Ces derniers ont chacun choisit des axes de programmation bien définis qui leur confèrent un caractère unique. Cette diversité est extraordinaire, et permet aux européens d’avoir un langage commun à travers la musique.

Par ailleurs, la plupart des grands festivals européens est née à la fin des conflits mondiaux. Ils se sont répandus à travers l’Europe comme pour panser ses plaies, réparer ses liens internes qui ont été détruits par la guerre et guider le peuple vers de nouvelles dynamiques de paix et de coopération. L’opéra, cet art de tous les arts, apparait ainsi comme l’expression la plus achevée d’une entente retrouvée. C’est ainsi que le metteur en scène Max Reinhardt et le poète Hugo von Hofmannsthal fondent le Festival de Salzbourg en 1920, sur les ruines de l’empire austro-hongrois, dans le but de programmer des représentations théâtrales et d’opéra au plus haut niveau. La création de ce lieu dédié aux arts de la représentation, était une manière pour ces fondateurs passionnés de culture classique, de renouer avec les fondamentaux de l’histoire européenne, qui est à la fois héritière de l’antiquité classique et du catholicisme. Dès lors, cette manifestation va devenir l’un des plus importants festivals au monde, avec sa programmation mêlant opéra, théâtre et concerts.

Chorégie d’Orange, 1920.

Si le Festival de Salzbourg a vu le jour après la Première Guerre mondiale, d’autres sont nés durant l’entre-deux-guerres. Le Mai musical florentin d’une part est fondé en 1933 par le chef d’orchestre Vittorio Gui, et le Festival de Glyndebourne d’autre part est créé en 1934 dans un cadre privé par la famille Christie, dans le petit théâtre attenant à leur manoir du Sussex. Ce dernier est devenu un monument incontournable du paysage culturel au Royaume Uni, où Glyndebourne est aujourd’hui le principal festival d’opéra. D’autre part, dès 1946 un festival d’opéra est créé au bord du Lac de Constance dans la ville autrichienne de Bregenz, et un autre voit le jour à Aix-en-Provence à l’été 1948.

Non loin d’Aix-en-Provence, un autre festival d’opéra connait un grand succès, ce sont les Chorégies d’Orange. C’est en 1971 qu’elles ont pris leur forme actuelle, tournant strictement atour de l’art lyrique. Cependant, les Chorégies pourraient en réalité être le plus ancien festival d’Europe. En effet, dès 1860, on y donne en été des pièces de théâtre dans le gigantesque théâtre antique de la ville, et c’est en 1869 qu’on y représente pour la première fois un opéra : Joseph de Méhul.

Julia Cid

[i] Gustav Kobbe, Tout l’opéra, de Monteverdi à nos jours, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1999, 1080 p.

[ii] Elsa Vivant, Le rôle des pratiques culturelles off dans les dynamiques urbaines, 2008, 420 p.

[iii] Alain Perroux, Les grands festivals d’opéra en Europe, En Scènes, site consulté le 01/02/18 [En ligne], http://fresques.ina.fr/en-scenes/parcours/0048/les-grands-festivals-d-opera-en-europe.html

Bibliographie

Kobbe Gustav, Tout l’opéra, de Monteverdi à nos jours, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1999, 1080 p.

Perroux Alain, Les grands festivals d’opéra en Europe, En Scènes, site consulté le 01/02/18 [En ligne], http://fresques.ina.fr/en-scenes/parcours/0048/les-grands-festivals-d-opera-en-europe.html

Eouzan Fanny, « L’Arioste réécrit pour l’opéra : un voyage en Europe et dans les genres », Cahiers d’études romanes, 20 | 2009, pp. 321-345

Lacombe Hervé, Géographie de l’opéra au XXe siècle, Fayard, Paris, 2007, 318 p.

Vivant Elsa, Le rôle des pratiques culturelles off dans les dynamiques urbaines, 2008, 420 p.

Benardeau Thierry, Pineau Marcel, L’opéra, Nathan, 2010, 159 p.

Roche Maurice, Macé Gérard, L’opéra aujourd’hui, Paris, 2016, 380 p.

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