Quelle langue commune pour l’Europe ?

L’Europe dispose d’une monnaie commune, mais elle est dépourvue de langue commune. La langue est pourtant un outil fondamental pour se comprendre, communiquer et collaborer entre Européens. À l’heure où le « globish » est en train d’accentuer son emprise sur le monde, réfléchir à une langue commune européenne a toute son importance. L’enjeu serait […]

L’Europe dispose d’une monnaie commune, mais elle est dépourvue de langue commune. La langue est pourtant un outil fondamental pour se comprendre, communiquer et collaborer entre Européens. À l’heure où le « globish » est en train d’accentuer son emprise sur le monde, réfléchir à une langue commune européenne a toute son importance. L’enjeu serait de trouver une langue suffisamment neutre pour être acceptée par tous les pays européens, une langue qui viendrait en complément des langues nationales, sans les rabaisser. Nécessaire pour lutter contre l’impérialisme culturel des États-Unis, elle serait le symbole de notre culture commune.

Les anciennes langues « européennes » : du latin au français

Le latin, au départ langue du petit territoire du Latium en péninsule italienne, devient la langue de l’Empire romain d’Occident, et même la langue administrative de l’ensemble de l’Empire. Au début du Moyen Âge il devient la langue véhiculaire des élites culturelles, politiques et administratives, mais aussi des élites religieuses, en tant que langue de la liturgie et de la spiritualité.

L’Admonitio generalis, capitulaire de Charlemagne en latin, 789

Le latin unifie l’Occident, langue de la respublica litterarum (république des lettres) et de la respublica clericorum (république des clercs). Il s’agit d’un « latin médiéval », qui évolue graduellement par rapport au latin classique selon le principe du normatisme évolutif : certes, les intellectuels du Moyen Âge se basent sur le latin des auteurs classiques, mais ils considèrent qu’il est normal que cette langue s’adapte aux évolutions de la société, principe même d’une langue vivante. Cela dit, le latin se cantonne en majeure partie à l’écrit, notamment dans le cadre de la Renaissance Carolingienne, tandis que pour s’exprimer au quotidien c’est la langue vulgaire, romane, basée sur le latin mais très transformée, qui est utilisée : il y a donc un bilinguisme. Progressivement, le latin ecclésiastique se met à imprégner cette société profondément chrétienne, et fusionne quasiment avec le latin des intellectuels en une seule et même langue de la culture à partir du XIIe siècle.

Le latin est enfin repris par les humanistes de la Renaissance, qui l’utilisent comme langue savante de communication internationale et d’écriture. Les humanistes considèrent que le latin médiéval est dégradé et tentent de revenir au latin classique, recherchant sa pureté grammaticale et sa prononciation d’antan : Érasme en est un bon exemple, avec la prononciation érasmienne. Mais ces pratiques ont le désavantage de figer le latin. Son vocabulaire n’évoluant pas, le latin est incapable d’exprimer les idées nouvelles, notamment dans le domaine scientifique, et il se replie sur lui-même, devenant une langue morte.

Antoine de Rivarol, De l’universalité de la langue française. Source : gallica.bnf.fr/ Bibliothèque nationale de France

Autour de 1660, le français dépasse le latin, puis il s’impose au XVIIIe siècle. En 1741, Frédéric II impose le français à l’Académie de Berlin. Les années 1780 voient des académies à travers l’Europe lancer des concours s’interrogeant sur l’universalité du français. Le concours organisé par l’Académie de Berlin est remporté par le français Rivarol avec son Discours sur l’universalité de la langue française, dans lequel il sacre le français comme la meilleure des langues, rappelant que les cours d’Europe parlent français. Des revues de nombreux pays européens sont imprimées en français. Le succès de la langue est lié à la domination du mode de vie de l’aristocratie française qui est diffusé à travers l’Europe. Ainsi les voyageurs européens des XVIIIe et XIXe siècles parlent français, les salons de discussion à la française se répandent et la diplomatie utilise le français comme langue de discussion. Ce sera le cas jusqu’au Traité de Versailles de 1919 où les États-Unis imposent une version anglaise du traité. La langue française est la langue internationale.

Mais des résistances se font jour à la fin du XVIIIe siècle. Dans le monde germanique, le français commence à être regardé comme une langue légère, mondaine. Dans les milieux intellectuels, on remet en avant les langues nationales : ainsi Emmanuel Kant écrit la philosophie dans une langue jugée « sérieuse », l’allemand. Et le concours remporté par Rivarol s’est en réalité soldé par une égalité avec J.-C. Schwab qui critique le français, égalité forcée par l’aristocratie qui soutenait le français face à une université plus critique. Les pays d’Europe du Sud développent de leur côté une francophobie liée au mode de vie français, tandis qu’en Angleterre, le français recule au profit de l’anglais. Et si le français est la langue de la diplomatie, c’est parce que la France a une politique étrangère très active et qu’elle est impliquée dans de nombreux traités. La Révolution française ajoute un élément politique de méfiance à l’égard de la France, et donc de sa langue. L’aristocratie s’inquiète.

La montée en puissance de l’anglais en Europe

La montée en puissance de l’anglais en Europe est liée au développement, à la fin du XIXe siècle, de la domination coloniale de l’Empire britannique, sur lequel, comme on sait, le soleil ne se couche jamais. Mais ce sont les États-Unis qui jouent le rôle le plus important dans l’expansion de l’anglais, en particulier après la Seconde Guerre mondiale. Leur statut de vainqueur et de premier soutien à la reconstruction de l’Europe leur permet d’exporter leur culture et leur modèle de vie, notamment par le biais du cinéma, avec la puissance d’Hollywood. La langue anglaise se retrouve alors peu à peu aussi bien dans les discussions d’affaires que dans la publicité, à la fois au niveau économique et culturel donc. C’est une langue à la grammaire relativement simple, et qui nécessite en moyenne moins de mots et de syllabes pour dire la même chose qu’en français par exemple.

Le contexte de la guerre froide permet de comprendre l’important de la langue en tant qu’élément du « soft power ». Dès 1943, Winston Churchill a compris l’enjeu d’une revanche de l’anglais sur le français. Il confiera : « Le nouvel empire sera linguistique, il faut donc asseoir la suprématie de la langue anglaise ». Cette politique de domination est assumée encore en 1961, quand le British Council organise à Cambridge une conférence anglo-américaine sur l’enseignement de l’anglais à l’étranger (l’Anglo-American Conference on English Teaching Abroad) :

« L’anglais doit devenir la langue dominante remplaçant les autres langues et leurs visions du monde : chronologiquement, la langue maternelle sera étudiée la première, mais l’anglais est la langue qui par la vertu de son emploi et de ses fonctions deviendra la langue fondamentale ».

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la construction européenne et l’intensification des échanges entre les pays européens conduit à la nécessité de recourir à une langue commune, tout en conservant les langues nationales. C’est tout naturellement l’anglais, déjà implanté, qui endosse ce rôle. Le choix de cette langue ne se fait donc pas à la suite d’une décision commune : l’anglais s’impose de fait, profitant de l’absence de politique linguistique concertée au niveau européen. Il s’impose dans le milieu économique (dans les grandes entreprises), dans le milieu scientifique (où les publications sont souvent réalisées exclusivement en anglais), ou encore dans le milieu de l’enseignement supérieur (où la maîtrise de l’anglais est un atout, voire une obligation). Tout cela pousse les différentes institutions européennes, telles l’O.C.D.E. ou la Commission européenne, à adopter l’anglais comme langue de travail. L’anglais est également vu comme la langue de la modernité, en particulier par les jeunes qui l’utilisent pour se différencier des générations précédentes.

L’usage généralisé de l’anglais crée une situation asymétrique et inéquitable puisqu’il permet aux personnes dont l’anglais est la langue maternelle de s’épargner le temps de l’apprendre, et de consacrer ce temps à apprendre une autre langue. Il y a également un gain d’argent, puisque les économies réalisées par les Britanniques s’élèveraient à 10 milliards d’euros par an.

Une grande partie des citoyens européens, tous ceux qui ne maîtrisent pas l’anglais ou le maîtrisent de façon incomplète, sont exclus de la politique européenne, qui se fait en anglais (le droit européen est par exemple rédigé la plupart du temps dans cette langue). L’anglais peut être regardé comme une source de discrimination sociale. Selon l’Eurobaromètre de 2012, seuls 38 % des Européens se débrouilleraient en anglais.

Une étude de l’Adult Education Survey, en 2014, distingue exclusion absolue (ceux qui ne comprennent ni ne parlent l’anglais) et exclusion relative (ceux dont les compétences relatives en anglais les défavorisent par rapport à une élite). Le taux absolu d’exclusion est de 49 %, et le taux relatif de 81 %. Cette étude met l’accent sur les inégalités sociales relatives à la maîtrise de l’anglais : les personnes aux bas revenus, celles ayant fait peu d’études et celles qui occupent une profession manuelle ont de forts taux d’exclusion, et inversement. Cette même étude met également en avant des inégalités entre les pays : globalement l’Europe de l’Est et du Sud est en retard par rapport à l’Europe du Nord. L’anglais est donc à l’heure actuelle une langue commune, certes, mais pour une élite administrative et intellectuelle, et il favorise certains pays par rapport à d’autres. Le principe de l’égalité des langues dans l’Union Européenne n’est donc pas, de fait, respecté.

L’espéranto, une langue commune pour l’Europe ?

L’espéranto se veut langue internationale, mais a la particularité d’être européenne. Elle est issue de la réflexion de Ludwik Zamenhof (1859-1917), un homme tiraillé entre plusieurs mondes, habitant la ville de Bialystok, dans la Pologne russe, qui a la particularité d’être multilingue et de comporter plusieurs religions. Côtoyant des personnes parlant russe, polonais, allemand et yiddish, Zamenhof invente dès sa jeunesse une langue pour se comprendre avec ses camarades de jeu. Reprenant cette idée après ses études de médecine, il construit les bases d’une langue simple dans le but d’aider à la compréhension entre les peuples et les nations, et ainsi de réduire les sources de conflits. Bien qu’il existe déjà auparavant des langues auxiliaires internationales comme le volapük, l’espéranto se détache de celui-ci en se voulant facile d’accès. Nombre de langues artificielles sont tirées d’une langue d’origine et essaient d’adapter une grammaire complexe ou d’en créer une équivalente ; l’espéranto innove par sa grammaire très simple, accessible à tous.

Il se développe rapidement, et un premier Congrès mondial d’espéranto en 1905 à Boulogne-sur-Mer permet au mouvement de se structurer au-delà de son créateur, qui en abandonne tout droit de propriété. Le congrès fixe les règles de base de façon définitive, tout en décrétant que la langue est neutre et sans tendance politique. Loin de s’arrêter à l’Europe, l’espéranto se développe à travers le monde, attirant des locuteurs de tout bord et de toutes origines.

Drapeau de l’« Espérantie »

Malheureusement, le tournant des années 1930 et l’arrivée de régimes refermés sur eux-mêmes sonne le glas de sa diffusion. Hitler y voit une langue de juifs (il fait éliminer de façon prioritaire la famille de Zamenhof) et les autres pays fascistes mettent en avant leur langue nationale. L’U.R.S.S., qui avait été dans les années 1920 l’un des pays propagateurs de l’espéranto, voit au milieu des années 1930 un changement d’attitude radical : Staline fait désormais la promotion des langues nationales de chaque pays et considère les mouvements espérantistes comme d’éventuels traîtres. L’après-Seconde Guerre mondiale ne rétablit pas la situation, car les pays du bloc de l’Ouest préfèrent l’anglais proposé par les États-Unis.

De nos jours, l’espéranto se pratique dans diverses associations à travers le monde et l’Europe. Bien qu’il soit facile d’accès et issue de diverses langues européennes, l’Union européenne a une vision ambigüe concernant l’espéranto. Il pourrait être une solution au souci de la pluralité de langues utilisées par l’Union européenne (24 langues officielles actuellement). Mais n’étant la langue nationale d’aucun des Etats membres et n’étant pratiqué massivement nulle part, aucun de ceux-ci ne défend l’espéranto qui est considéré comme une langue sans histoire et donc sans intérêt direct pour les populations locales.

En 2005, le « rapport Grim », réalisé à la demande du Haut Conseil de l’Education française, est basé sur trois scénarios d’apprentissage des langues pour la communication internationale :

  • le tout anglais,
  • le plurilinguisme avec trois langues internationales au lieu d’une,
  • l’espéranto, langue construite pour la communication internationale.

Le rapport penche en faveur de l’espéranto. C’est une langue simple qui ne comporte aucune exception dans ses verbes et sa grammaire. N’étant la langue maternelle de personne, elle ne privilégie pas un groupe par rapport à un autre, au contraire de l’anglais. Elle n’est pas non plus une langue impérialiste portant les valeurs propres d’un pays, puisqu’elle est issue de nulle part. Elle permettrait aussi de fortes réductions budgétaires en ne concentrant pas l’argent de l’éducation vers l’apprentissage d’une langue compliquée. De plus, l’argent dépensé pour l’espéranto ne quitterait pas le territoire des pays, là où l’apprentissage de l’anglais enrichit les pays anglophones aux dépens des autres. L’espéranto a enfin l’avantage de ne pas remplacer les langues nationales de l’Union européenne : il ne servirait qu’à la communication entre nations.

Mais comme le signale le « rapport Grin » (François Grin, universitaire suisse, codirecteur du Centre européen pour les questions de minorités), il ne serait pas possible de mettre en place l’espéranto actuellement. Peu de personnes parlent cette langue et elle doit affronter de nombreux adversaires politiques : en premier lieu les partisans de l’anglais, langue soutenue pour diverses raisons, principalement économiques, mais reposant aussi sur les clichés entourant l’espéranto.

L’anglais n’étant pas la langue idéale pour une Union européenne aux dialectes très variés, depuis 2003 un parti politique européen s’est constitué pour promouvoir l’espéranto comme langue commune : Europe Démocratie Espéranto. Son objectif est que l’Europe adopte l’espéranto en le proposant comme langue optionnelle dans tous les Etats membres, les Européens décidant d’eux-mêmes sur le long terme de l’adopter. Les dirigeants européens devraient se pencher sur cette question et réfléchir à la place de l’anglais dans leur espace linguistique, surtout à un moment où l’Angleterre est en pourparlers pour quitter l’Union européenne.

L’universitaire d’origine britannique Robert Philipson, qui a reçu le prix Linguapax décerné par l’Unesco, a mis en garde contre « la domination de l’anglais » dans ses livres Linguistic Imperialism et English-only Europe ? Analysant le rôle que les langues ont joué dans le processus d’intégration européenne, et considérant que l’hégémonie de l’anglais peut avoir un impact géopolitique négatif pour la position et la culturel de l’Europe, il plaide pour le développement d’un véritable plurilinguisme européen.

Comme le dit le célèbre linguiste Claude Hagège, « imposer sa langue c’est imposer sa pensée ».

Philippe Marc, Ulric Chatagnon, Robert Belot

Bibliographie

Barbier, Jean-Claude, « Les dommages de l’anglais comme langue véhiculaire : tous les niveaux de la société contemporaine en Europe sont concernés » in Hermès, La Revue, n°75, C.N.R.S. Editions, 2016, p.111-119.

Mohrmann, Christine, « Le latin médiéval » in Cahiers de civilisation médiévale, n°3, juillet-septembre 1958, p. 265 à 294.

Phillipson, Robert, Linguistic Imperialism, Oxford University Press, 1992.

Siouffi, Gilles, « De l’universalité européenne du français au XVIIIe siècle : retour sur les représentations et les réalités » in Langue française, Armand Colin, 2010, n°167, p.13 à 29.

Vigner, Gérard, « L’Europe et ses langues ou comment vaincre la malédiction de Babel » in Etudes de linguistique appliquée, n°149, 2008, p. 107-118.

Sitographie

L’URSS et l’espéranto :

http://crecleco.seriot.ch/cours/a01-02/travetud01-02/Varrin-esp.html

Site d’Europe Démocratie Espéranto :

http://e-d-e.fr/

Article sur l’espéranto et l’Europe :

https://www.taurillon.org/l-esperanto-et-l-union-europeenne-une-relation-conflictuelle

Rapport Grin :

https://www.vie-publique.fr/rapport/27650-lenseignement-des-langues-etrangeres-comme-politique-publique

Site européen sur Zamenhof et l’espéranto :

https://zamenhof.life/fr/

Creative Commons BY 4.0

Photos