Restitution des biens culturels « mal acquis » par l’Europe

Depuis une dizaine d’années, l’actualité a mis en évidence l’enjeu majeur que représente pour l’Europe le patrimoine et les biens culturels. Il ne s’agit pas seulement de l’enjeu économique ou touristique. Il ne s’agit pas non plus seulement de l’idée, souvent mise en avant, que la culture et le patrimoine européen sont un élément de […]

Depuis une dizaine d’années, l’actualité a mis en évidence l’enjeu majeur que représente pour l’Europe le patrimoine et les biens culturels. Il ne s’agit pas seulement de l’enjeu économique ou touristique. Il ne s’agit pas non plus seulement de l’idée, souvent mise en avant, que la culture et le patrimoine européen sont un élément de son identité qu’il conviendrait de développer pour que se renforce le sentiment d’appartenance des peuples des 27 Pays.

Le patrimoine culturel, un enjeu géopolitique

Des événements tragiques ont révélé à l’opinion la puissance symbolique du patrimoine culturel : des mausolées protégés à Tombouctou à l’incendie de Notre-Dame-de-Paris en passant par la destruction de l’Arche de Palmyre.

Arche de Palmyre. © Iconem

La Communauté internationale a enfin pris en compte cet enjeu. Un signal fort a été donné par la Cour pénale internationale qui a rendu le 27 septembre 2016 un jugement historique contre le djihadiste malien qui a reconnu avoir détruit une partie du patrimoine religieux de Tombouctou ; pour la première fois est reconnu le crime contre le patrimoine. S’il faut réprimer, il est nécessaire de réparer et prévenir. C’est pourquoi le 20 mars 2017, à Abou Dhabi, en collaboration avec l’UNESCO, une nouvelle fondation a été créée (Aliph) dont l’objet est « la protection du patrimoine en péril ». Mais le péril ne prend pas toujours une dimension spectaculaire. Le développement du trafic de biens culturels, suite notamment au désordre qui règne au Moyen-Orient, constitue une menace importante car c’est une manière de priver les peuples de leur patrimoine. C’est pourquoi le Conseil de sécurité des Nations unies a voté une résolution (12 février 2015) qui appelle à protéger et à défendre le patrimoine culturel contre le pillage, le trafic et les destructions dans toutes les zones de conflit.

L’Europe s’est pleinement engagée dans cette politique. Les 47 ministres en charge du patrimoine au Conseil de l’Europe ont lancé un appel à Namur (avril 2015) pour une meilleure « solidarité internationale ». La Commission Européenne entend renforcer la coopération intra-européenne et s’est engagée (juillet 2017) à protéger le « patrimoine mondial ». Elle a décidé de modifier l’environnement réglementaire en proposant une incrimination spécifique aux biens culturels (en lien avec le la lutte contre le financement du terrorisme) et un règlement européen permettant de lutter de manière globale contre l’importation illicite de biens culturels dans l’UE, en lien avec les pays en développement.

Mais l’Europe est aussi convoquée dans ce dossier sur un plan historique en tant qu’ancienne puissance coloniale. Le désir mondial de patrimoine, en lien avec la montée en puissance du tourisme et de la revendication identitaire, place l’Europe devant l’épineuse question de la « restitution » des biens culturels. Le patrimoine peut diviser, mais il peut aussi constituer un élément symbolique de rapprochement, de réconciliation, voire de réparation morale. Ainsi, en 2010, le gouvernement français a rétrocédé 297 manuscrits saisis en Corée par la flotte française, en 1866, et des têtes Maori réclamées par la Nouvelle-Zélande, ce qui a soulevé la protestation des acteurs de la culture et du patrimoine qui brandissent l’arme de l’inaliénabilité et craignent pour la préservation de l’intégralité des collections.

Le grand risque serait la multiplication des réclamations et des restitutions « politiques ». La restitution du patrimoine « spolié » est une revendication ancienne, traversée par des enjeux à la fois moraux, juridiques, historiques et diplomatiques comme en témoignent les affaires, toujours en cours, des biens juifs volés par les nazis.

Restitution et réparation éthique et historique

Mais le problème prend de l’ampleur aujourd’hui et interpelle la communauté internationale, et singulièrement l’Europe qui a largement puisé dans le patrimoine des pays colonisés. C’est dire que la restitution d’œuvres d’art, au-delà de la question strictement patrimoniale, est traversée par l’enjeu plus complexe et plus sensible de la réparation d’un passé basé sur un rapport de forces.

C’est ce qu’annonçait, il y a fort longtemps, Victor Hugo, en interpellant les Européens sur le cas de la Chine, au moment où, en 1860, les Anglais et les Français envahissaient la résidence d’été de l’Empereur Xianfeng :

« Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. (…) Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. (…) J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée ».

Lui a fait écho Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme en 1950 :

« Eh quoi ? Les Indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même, le monde chinois pendant un bon siècle, souillé et dénaturé, le monde nègre disqualifié, d’immenses voix à jamais éteintes, des foyers dispersés au vent, tout ce bousillage, l’Humanité réduite au monologue, et vous croyez que tout cela ne se paie pas ? »

La restitution rime donc souvent avec réparation. C’est pourquoi le patrimoine culturel est devenu une question à la fois morale et géopolitique, provoquant de nouveaux confits auxquels il convient de trouver une réponse appropriée.

Siège. Fin 19e siècle, Tanzanie (population Kami). Dépôt des Œuvres pontificals missionnaires, Lyon. © Musée des Confluences. R.Belot

Dans son discours prononcé le mardi 28 novembre 2017 à l’Université de Ouagadougou au Burkina Faso, le président de la République française a relancé cette idée de la culture comme « remède ». Après avoir stigmatisé « les crimes de la colonisation européenne », il s’est engagé en faveur de « restitution du patrimoine africain », considérant qu’« il n’y a pas de justification valable, durable et inconditionnelle » au fait que le patrimoine africain se trouve majoritairement dans « des collections privées et des musées européens ». Il faut se préparer à cette perspective. Un début de processus a été enclenché avec la restitution par le musée du Quai Branly de 26 œuvres au Bénin.

L’Europe (c’est-à-dire l’Union européenne et les pays membres de l’UE concernés) ne peut pas rester inerte face à ce dossier complexe et sensible à la fois. Cette question a suscité de nombreux débats, parfois très médiatisés. Des colloques ont été organisés. Le dernier s’est tenu en Belgique le 24 janvier 2020 sur le thème : « Le Rapport Savoy/Sarr, un modèle pour la Belgique ? » Question pertinente quand on sait que l’AfricaMuseum de Bruxelles n’abrite pas moins de 180 000 pièces d’origine africaine.

Le syndrome Champollion

Dans la leçon inaugurale de sa chaire « Histoire culturelle des patrimoines artistiques en Europe, XIIIe-XXe siècle », Bénédicte Savoy, co-auteure du Rapport Sarr/Savoy (« Restituer le patrimoine africain : vers une nouvelle éthique relationnelle ») remis au président Macron le 23 novembre 2018 sur la question de la restitution des biens culturels mal acquis, dit avoir été choquée de découvrir la statue de Champollion, réalisée par Auguste Bartholdi (1834-1904), lorsqu’elle est entrée dans la cour du Collège de France.

Un Champollion pensif, debout, pose un pied sur la tête d’un pharaon au sol. Utilisant un registre moral, elle parle de « consternation » et de « stupeur ». Elle serait tentée d’y voir un symbole de cette Europe prédatrice qui a construit son patrimoine en dépossédant les autres cultures, ce qui l’a conduit à considérer que cette statue « en dit plus sur l’histoire des patrimoines en Europe que n’importe quel livre ». Pourtant, elle admet qu’elle « ignore » ce que l’artiste a voulu dire. C’est l’objet de cette communication.

L’émotion ou le jugement ne devraient pas être un mode normal de réaction pour les universitaires qui ont pour mission de faire avancer la connaissance. Bien qu’il n’y ait pas de connaissance sans sujet connaissant, faire acte de connaissance présuppose de se tenir à distance de ses propres sentiments ou pressentiments, de se déprendre des doxas du moment, de rester le plus neutre possible face aux pressions, politiques ou morales, qui dominent l’actualité, de résister à l’hypermédiatisation de la question de la restitution des biens culturels mal acquis.

Pour comprendre, il faut contextualiser, éviter tout anachronisme, se documenter, et surtout de ne pas céder à l’illusion téléologique et rétrospective en prêtant aux hommes du XIXe siècle nos sentiments d’aujourd’hui. Pour comprendre la statue de Champollion et éviter les contresens, il faut connaître son auteur, ses engagements, ses œuvres, et le milieu dans lequel il évolue. C’est ce que nous proposons de faire.

En 1876, le grand critique d’art Charles Blanc, dans Les Artistes de mon temps, soulignait « l’intensité de la méditation et cet effort persistant de pensée qui, dans Champollion comme dans Newton, a été du génie ». Aujourd’hui, on regarde cette statue comme un « document insupportable ». Le pied de Champollion posé sur la tête du pharaon ou du sphinx révélerait la rapacité accumulatrice de l’Europe à l’égard des autres cultures et symboliserait l’hégémonisation coloniale. Or, Bartholdi veut dire le contraire. Double hommage à Champollion et à la civilisation égyptienne qu’il admire depuis ses voyages. Ce pied, c’est le triomphe de la volonté de savoir, c’est le succès de la science au service de la découverte des autres cultures. Voilà ce qu’évoquait la presse de l’époque et ce que voulait dire Bartholdi. C’est précisément sa fascination pour les patrimoines culturels extra-européens qui permet à ce statuaire très célèbre de résister au tropisme nationaliste qui saisit cette même Europe à la fin du XIXe siècle. Sa statue de la Liberté, à New York, en témoigne.

Cet exemple témoigne de la difficulté à aborder scientifiquement et de manière dépassionnée l’enjeu de la revendication de la restitution des biens culturels auquel l’Europe est actuellement confrontée.

Que restituer, combien et comment ?

Si la première ligne de réactions et de revendications se place sous le signe de l’apparente simplicité de l’éthique et de la politique, une salve de questions se présente lorsqu’on s’aventure au-delà du discours et des postures.

Le surgissement de cette revendication laisse parfois à penser que le phénomène est récent. Ce qui n’est pas le cas. Une question a son importance mais qui est aussi peu traitée que connue : quelle est l’histoire du mouvement revendicatif des peuples ex-colonisés ? Par ce biais, il serait intéressant d’analyser la manière dont les Européens ont déjà été en situation de traiter ce genre de revendication. De ces réponses ponctuelles, des leçons pourraient être tirées.

De nombreuses autres questions mériteraient d’être examinées pour imaginer ce que l’Europe pourrait apporter pour résoudre ce problème.

Ce mouvement est-il circonscrit à l’Afrique ? Faut-il restituer ? Définitivement ou temporairement ? Que peut-on/doit-on restituer ? Connait-on les itinéraires des objets, les processus par lesquels ils ont été extraits de leur lieu d’origine et leurs modalités d’acquisition ? Comment restituer et à qui, sachant que le système tribal ne coïncide pas forcément avec la structure stato-nationale des pays revendiquants, d’ailleurs héritée de la culture des pays ex-colonisés ? Peut-on envisager un nouveau type de coopération culturelle et muséographie entre l’Europe et les ex-pays colonisés qui ne passe pas forcément par une restitution physique ? Le recours au numérique peut-il permettre des restitutions virtuelles par le biais, par exemple, de musées numériques ? Quelles sont les conditions juridiques, diplomatiques, techniques de ce mouvement de restitution ? Comment former les acteurs culturels des pays à qui les œuvres seront restituées pour préserver l’intégrité des œuvres ? N’y a-t-il pas un risque de dés-universalisation des biens culturels et de nationalisation du patrimoine ?

Les enjeux sont complexes car le patrimoine, ici, est pris entre l’éthique et la géopolitique. Mais le cadre universitaire nous fait obligation d’adopter une attitude de « doute méthodique » qui vise à examiner toutes les facettes du problème. Cet examen devait commencer par une mise en perspective historique et comparative de la question de la Restitution et de la recherche de provenance avant même qu’elle ne pose avec le patrimoine africain. Car cette question s’est déjà posée en France, suite à la politique nazie et vichyste de spoliation des biens juifs, ou au Canada avec les peuples autochtones.

L’Europe ne pourra longtemps éviter de s’emparer collectivement de cet enjeu.

Robert Belot

Bibliographie

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